20 février 2009

Pitcairn ou le paradis perdu (théâtre)

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Pitcairn, une île de 5 km2 et d'environ 50 habitants, à mi-chemin entre l'Amérique du Sud et la Nouvelle-Zélande, pourrait presque passer inaperçue. Pourtant, l'histoire de ses fondateurs a inspiré l'un des plus célèbres romans du 20ème siècle (signé Charles Nordhoff et James Norman Hall) et quatre films hollywoodiens, dont celui de Lewis Milestone, tourné au début des années 1960 à Tahiti et dans lequel le personnage de Fletcher Christian est incarné par Marlon Brando.

bounty-brando2.jpgL'histoire est donc connue: en 1789, une mutinerie éclate à bord du navire britannique The Bounty, commandé par le capitaine Bligh, alors qu'il vient de quitter l'île de Tahiti. Les mutins - onze hommes menés par Fletcher Christian - s'emparent du navire, tandis que le capitaine et le reste de l'équipage dérivent jusqu'à Timor à bord d'un canot de sauvetage. Ils mettent le cap sur l'île de Tubuai, dans l'archipel des îles Australes, tentent de s'y installer avant de renoncer et de retourner à Tahiti, où plusieurs d'entre eux préfèrent débarquer. Le Bounty repart finalement, avec à son bord Fletcher Christian, huit hommes d'équipage, six Tahitiens et onze Tahitiennes.  Ils jettent l'ancre en janvier 1790 sur une petite île isolée et inhabitée: Pitcairn.

bounty-bay.jpgMais que sont-ils devenus après cette installation, rendue définitive par l'incendie du navire? La suite de cette aventure aurait pû ressembler à l'histoire édifiante d'une petite société idéale, multiculturelle et égalitaire, fondée peu après la Révolution française par l'alliance entre des hommes épris de liberté et leurs épouses tahitiennes: "la première société métisse du Pacifique Sud", écrit Sébastien Laurier, dans la pièce de théâtre intitulée Mais que sont les révoltés du Bounty devenus? qu'il met en scène  du 7 au 13 mars 2009 au théâtre Jean Vilar de Suresnes. Sauf que les premières années de la vie à Pitcairn sont plus proches du drame shakespearien que de l'île d'Utopia imaginée au 16ème siècle par Thomas More.

Appuyée sur une exploration bibliographique d'une rigueur et d'une étendue impressionnantes, la pièce de Sébastien Laurier évoque donc la vie des marins britanniques et des Polynésiens pris dans un huis clos insulaire auquel la plupart n'ont pas survécu. À travers les réflexions et l'imagination d'un narrateur contemporain, par le jeu de projections d'images et d'extraits de livres, le spectateur fait la connaissance de ces personnages terribles. La plupart des marins ont entre 20 et 30 ans : le plus jeune, fletcher.jpgAleck Smith, n'a que 20 ans, le plus âgé John Mills 38 ans, Fletcher Christian (ci-contre) en a 26. Parmi les femmes polynésiennes, deux sont les épouses des officiers mutins, Fletcher Christian et Edward Young, des filles de nobles tahitiens embarquées de leur plein gré. On ne sait pas grand chose des neuf autres femmes, si ce n'est leurs prénoms. Et puis il y a les six hommes polynésiens, dont  deux venus de Tubuai et Tararo, un chef de rang élevé originaire de l'île de Raiatea, une île devenue un des principaux centres religieux dans la Polynésie du 18ème siècle.

À Pitcairn, une micro-société se construit dans la violence, au point de passer tout près de l'auto-destruction. On discute, on s'empoigne à propos de la répartition des terres, des femmes et des relations à établir entre Britanniques et Polynésiens. Sébastien Laurier a écrit un texte passionnant, très vivant, qui fait appel à plusieurs voix et navigue entre références scientifiques, littéraires, cinématographiques, entre l'existence du narrateur (arrivé à une étape de la vie où on hésite entre nouveau départ et constat d'échec) et la Polynésie du 18ème siècle. C'est une pièce où le rôle le plus marquant revient finalement non au héros britannique Fletcher Christian, mais à une des femmes polynésiennes, Mareva. Et une pièce qui, au-delà du cas de Pitcairn, s'interroge sur la condition humaine et sur tous ces rêves ou illusions associés à ce refuge imaginaire: l'île comme terre utopique où tout pourrait être recommencé, réinventé.

Si vous avez envie d'aller la voir - ce que je vous recommande - au théâtre Jean Vilar de Suresnes, cliquez ici pour télécharger la fiche de présentation et tous les renseignements utiles. En prime, voici un micro-trottoir réalisé par Sébastien Laurier en guise de bande annonce :

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Que sont finalement devenus les descendants des révoltés du Bounty? Il y a eu jusqu'à 250 habitants à Pitcairn, il en reste aujourd'hui moins d'un cinquième mais la petite communauté - officiellement colonie britannique, sous l'autorité d'un gouverneur également représentant de la Couronne en Nouvelle-Zélande - a survécu.

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En 1886, les habitants de Pitcairn ont été les premiers en Océanie à adhérer à l'adventisme, un mouvement d'origine protestante apparu au milieu du 19ème siècle aux États-Unis. Ils ont donné leur nom aux Adventistes de Polynésie française, appelés petania (Pitcairn en tahitien), en référence au voilier affrêté par l'église adventiste et baptisé Pitcairn, dont l’escale en décembre 1890 à Tahiti marqua le début de la mission adventiste dans les îles de la Société. Cette conversion à l'adventisme, qui prône une stricte hygiène de vie, n'a pourtant pas suffi à faire de Pitcairn une communauté exemplaire : en 2004, l'île a occupé pendant plusieurs mois la une des journaux néo-zélandais, après la condamnation de six hommes de l'île, dont le maire, Steve Christian, pour viols et abus sexuels. Ils ont retrouvé la liberté en 2008 et la petite prison qui avait été construite à Pitcairn pour l'occasion deviendra bientôt un hôtel pour touristes.

 

Illustrations: Bounty Bay à Pitcairn sur etriptips.com et la population de Pitcairn dans les années 1920 sur janesterure.com.

17 décembre 2008

Israel Kamakawiwo'ole, "la voix du peuple hawaiien"

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iz.jpgJe vous propose un petit détour par la musique hawaiienne pour finir l'année 2008 en douceur. Né en 1959 sur l'île d'Oahu à Hawaii, l'année où cet archipel devenait le 50ème Etat des Etats-Unis d'Amérique, Israel Ka'ano'i Kamakawiwo'ole - surnommé Iz ou "Bruddah Iz" - est encore aujourd'hui, plus de dix ans après sa mort, la plus éminente figure de la chanson hawaiienne contemporaine et l'un des symboles de la lutte du peuple hawaiien pour défendre sa culture et son droit à l'indépendance. Sa mort en 1997, à la suite de difficultés respiratoires liées à une obésité maladive (il avait dépassé les 300 kilos, pour une taille d' 1m90) a donné lieu à des funérailles quasi-nationales, au cours desquelles ses cendres ont été dispersées au-dessus de l'Océan Pacifique. Dans une biographie officielle publiée en 2006 par Rick Carroll (Iz, Voice of the People), ce dernier écrit que la vie de Iz "a été à l'image de la vie dans les îles d'Hawaii durant les quarante premières années de son histoire en tant qu'Etat américain":

"Comme toute une génération de Hawaiiens, Israël est né dans une version américaine de la Polynésie, dans une culture inventée faite pour attirer les touristes. Il a atteint l'âge adulte alors que d'autres Hawaiiens, plus âgés, cherchaient à faire revivre leur culture moribonde et à obtenir la souveraineté et la dignité en tant que peuple autochtone (native people)."

En 1993, son deuxième album Facing Future a atteint les sommets des hit-parades hawaiiens et américains, et fait de lui une star, avec notamment sa chanson la plus connue, "Somewhere over the rainbow/what a wonderful world", dont voici une vidéo:

 

 

waikiki.jpgNé à Honolulu, capitale hawaiienne et épicentre de l'industrie touristique avec Waikiki Beach, Iz a grandi au pied de la célèbre colline du Diamond Head (que l'on aperçoit à l'arrière-plan de toutes les photos de la plage de Waikiki), à Palolo Valley. Son grand-père maternel, dont il était très proche, était originaire de Ni'ihau, une petite île où  il l'emmenait pendant les vacances d'été et où ne vivent pratiquement que des Native Hawaiians: surnommée  "l'île interdite", elle est la propriété des familles Gay et Robinson, qui y exploitent un ranch et se sont efforcées d'y préserver par un relatif isolement la vie traditionnelle et la culture hawaiiennes.  La musique y occupe une place importante et Iz a très tôt été familiarisé avec cette ambiance musicale hawaiienne. A la maison, tout le monde chante, au rythme du 'ukulele et de la guitare:  "Le père et la mère d'Israel chantaient à l'église, à la maison, et pendant les fêtes organisées dans le jardin chaque fois que leurs amis s'y retrouvaient, c'est-à-dire souvent", écrit R. Carroll.

bio iz.jpgLorsqu'il a 14 ans, sa famille part à Makaha, un village hawaiien relativement isolé et pauvre, sur la côte de Wai'anae (à l'ouest d'Oahu), qui est aussi fréquentée par les surfeurs chevronnés, attirés par des vagues de près de neuf mètres. C'est là qu'il forme, avec son frère Skippy, son premier groupe de musique, les Makaha Sons of Ni'ihau, qui publiera dix albums entre 1976 et 1991. Il débutera parallèlement une carrière solo en 1989. Selon son biographe, c'est aussi à Makaha qu'il s'approprie plus profondément encore les valeurs culturelles, tout en fréquentant l'église pentecôtiste dont son grand-père  paternel est pasteur. Car Iz a été à la fois un fervent défenseur de la culture hawaiienne et un chrétien "born again" ("né de nouveau", c'est-à-dire évangélique), comme il se définissait lui-même lors d'un concert filmé quelques mois avant sa mort.

Une vidéo intéressante (et que vous trouverez ci-dessous), où il exhorte les Hawaiiens  à se mobiliser pour sauver la jeunesse de la délinquance et du chômage, défendre la culture et les droits politiques hawaiiens, en même temps qu'il évoque sa foi évangélique. Une association qui à Hawaii ne va pas de soi: comme dans beaucoup d'îles du Pacifique, les relations entre culture et christianisme ont d'abord été marquées par l'hostilité des missionnaires puritains vis-à-vis de la culture locale et plus particulièrement la hula, danse hawaiienne considérée par hula.jpgeux comme trop sensuelle. Dans la foulée de la renaissance  culturelle des années 1970, dont l'un des symboles a été justement la hula, cette danse a pourtant fait un retour aussi controversé que spectaculaire dans certaines églises chrétiennes, désormais devenues les porte-parole de l'identité culturelle hawaiienne. Dans une thèse d'anthropologie soutenue en 2003 à l'université d'Hawaii, Akihiro Inoue a consacré un chapitre passionnant à cette histoire. Il explique notamment comment les églises de la Hawaii Conference United Church of Christ (l'église protestante historique, issue au 19ème siècle des missions puritaines américaines) ont inventé une troisième sorte de hula, après la hula kahiko ou ancienne hula - accompagnée de tambours traditionnels et tournée vers l’adoration des divinités locales et de la nature - , la hula ‘auana ou hula moderne - dominée par les mouvements de hanches des vahine hawaiiennes et destinée à l'origine aux touristes:  c'est la hula chrétienne, ou "hula de mains", composée  uniquement de mouvements des mains, accompagnés de paroles inspirées de la Bible.

Les églises pentecôtistes, présentes à Hawaii dès le début du 20ème siècle, ont été dans leur ensemble plutôt hostiles ou indifférentes à cette renaissance culturelle et, par exemple, n'ont pas accepté la hula comme expression légitime de la foi chrétienne. Mais à Hawaii comme ailleurs, le pentecôtisme est aussi très divers. Il n'est donc pas impossible que l'église du grand-père de Iz, fréquentée sans doute exclusivement par des autochtones hawaiiens et peut-être implantée de longue date dans ce village, ait autorisé une association plus étroite entre culture hawaiienne et pentecôtisme. Aujourd'hui, les mouvements évangéliques qui mettent le plus volontiers en scène la culture hawaiienne (souvent sous des formes assez stéréotypées) sont surtout les églises de la "troisième vague" pentecôtiste, comme la King's Cathedral (ancienne Fisrt Assembly of God de Island breeze.jpgMaui),  et les milieux charismatiques proches de l'organisation missionnaire Youth With a Mission au travers de sa branche Island Breeze (ci-contre), née en 1979 entre les îles Samoa et Hawaii dans le but d'utiliser les danses océaniennes comme moyen d'expression du credo évangélique et outil d'action missionnaire.

Voici la vidéo où Iz exprime à la fois son engagement pour la culture hawaiienne et son identité de chrétien "born again", en préambule à une chanson en hawaiien:

 

 

19 avril 2007

Petits contes du Pacifique (Epeli Hau'ofa)

medium_contes_pacifique.jpgL'écrivain tongien Epeli Hau’ofa, qui est aussi anthropologue, dirige aujourd'hui le Oceania Centre for Arts and Culture qu'il a fondé à l'University of the South Pacific de Fidji à la fin des années 1990. 

Il a publié en 1983 un recueil de nouvelles intitulé Tales of the Tikongs (contes tikongs), récemment traduit en français et publié en 2006 par les éditions de l'Aube sous le titre Petits contes du Pacifique. Le royaume de Tiko ressemble sous bien des aspects à celui de Tonga, même si l'humour corrosif de Epeli Hau'ofa concerne aussi, plus largement, les petites sociétés insulaires du Pacifique, leurs églises, leurs administrations et leurs relations avec des parrains décrits comme aussi généreux que paternalistes: les puissances régionales (Australie, Nouvelle-Zélande) et les organisations internationales.

Les églises sont omniprésentes et le décor est planté dès la première nouvelle, intitulée "Le septième jour et les autres", où Epeli Hau'ofa décrit la vie de Sione Falesi, un aristocrate polynésien, personnalité éminente de l'administration et de l'église locales, qui prend soin de respecter la règle voulant que "Tiko se repose six jours et travaille le septième", afin de consacrer l'essentiel de son énergie aux nombreux cultes dominicaux. Entouré de collaborateurs guère plus compétents que lui, Sione Falesi a cette phrase admirable, qui traduit bien les relations entre Tonga et sa diaspora (les îles Tonga comptent environ 100000 habitants, tandis que plus de 40000 Tongiens vivent en Nouvelle-Zélande, près de 20000 aux États-Unis): "Tous nos meilleurs éléments sont en Nouvelle-Zélande"... Argument imparable qui vient justifier ici l'inertie de l'administration.

Si aucune église n'échappe au regard ironique de Epeli Hau'ofa, les églises protestantes historiques comme la Free Wesleyan Church of Tonga sont assez sévèrement critiquées au travers de "l'église sabbathienne" décrite comme "ennuyeuse, lourde et peu bandante" dans une des nouvelles les plus drôles, "Le voyage d'un pèlerin", qui est aussi la plus sociologique, puisqu'elle évoque la figure du pèlerin - une des figures majeures de la modernité religieuse selon Danièle Hervieu-Léger (Le pèlerin et le converti, la religion en mouvement, 1999) - et raconte le parcours de conversions successives qui conduit un jeune de l'église sabbathienne à rejoindre l'église mormone (qui représente plus de 15% de la population), puis différentes églises pentecôtistes, avant de retourner finalement une fois marié à l'église traditionnelle. Sa motivation essentielle est en l'occurence de lier connaissance avec des jeunes filles, telles que les majorettes mormones ou les jeunes évangélistes pentecôtistes qui jouent de la musique dans les rues (c'est d'ailleurs l'une d'entre elles, des assemblées de Dieu, qu'il épouse). Mais au-delà de cet aspect comique (qui parfois n'est pas complètement sans rapport avec la réalité), ce type de parcours a été observé notamment au sein de la communauté samoane de Nouvelle-Zélande, dans une étude publiée en 2001 dans le Journal of Ritual Studies par Cluny et La'avasa Macpherson.

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La nouvelle la plus politique, "Les sentiers vers la gloire", met en scène  Tevita Popo, un jeune revenu au pays avec d'importants diplômes étrangers, interpellé par son oncle, puis son père et enfin par un chauffeur de taxi émèché.  Deux extraits :

"Et puis, mon fils, pourquoi critiques-tu autant le Gouvernement? Pourquoi critiques-tu autant l'Église? Tu prétends vouloir dire la vérité. Mais à quoi sert la vérité à Tiko ? (...) Si tu restes du côté de la vérité, contre Son Excellence et les Grands Chefs, Tiko va te réduire en bouillie."

"Encore autre chose. Vous aimez tellement parler de démocratie. La démocratie est une idée étrangère. (...) On est à Tiko ici, docteur. (...) Laissez-moi vous dire un truc. La démocratie est une chose extrêment difficile à obtenir à Tiko. Il vous faudra la gagner à la dure, et encore, vous ne l'aurez pas dans cette vie ; pas ici en tout cas".

Une nouvelle qui fait directement écho aux évolutions de la situation politique à Tonga et aux rôles des diasporas, de la jeune génération dans le développement du mouvement pro-démocratique, mais aussi aux débats autour de la conciliation entre démocratie et tradition ou culture, où l'on voit que, comme le notaient en 1997 Marie-Claire Bataille et George Benguigui, "des partisans fermes et avérés de la démocratie sont également des défenseurs de la tradition, ou du moins de certains de ses aspects et, réciproquement, (…) certains farouches partisans de la royauté sont des modernisateurs actifs."  Depuis ma note du 13 septembre dernier, après la mort du roi Tupou IV, des émeutes ont éclaté en novembre 2006 dans la capitale Nuku'alofa, qui ont entraîné la destruction du quartier des affaires et l'établissement de l'État d'urgence, prolongé en février 2007 pour une durée de cinq mois, ce qui fait craindre de nouveaux affrontements entre militants pro-démocratiques et tenants d'une monarchie sans concession.