10 mars 2008
Pacific Party: Un parti chrétien chez les Pacific Peoples de Nouvelle-Zélande
Le 20 février dernier, le député indépendant Taito Philip Field a officiellement déposé auprès de la commission électorale néo-zélandaise les statuts d’un nouveau parti baptisé Pacific Party et se réclamant des «valeurs chrétiennes». Né en 1952 à Apia (la capitale de Samoa), T. Ph. Field est une figure historique de l’engagement en politique des Pacific Peoples, ces communautés originaires des îles de Polynésie – principalement Samoa (50%), les îles Cook et Tonga – installées en Nouvelle-Zélande à partir des années 1950 et qui représentent aujourd’hui 6,9% de la population (266,000 personnes). Il a en effet été le premier d’entre eux élu au Parlement en 1993, sous l’étiquette du parti travailliste (Labour Party) et dans la circonscription d’Otara, un des quartiers du Sud-Auckland où se concentrent les Pacific Peoples. Ancien ministre associé des Pacific Islands Affairs, il a régulièrement été réélu depuis, dans la circonscription voisine de Mangere. Il siège aujourd’hui en indépendant après avoir été exclu du Labour Party en février 2007 à la suite de sa mise en examen pour corruption.
Ils ont pourtant été heurtés par certaines initiatives législatives récentes du gouvernement d’Helen Clark et de ses alliés, lorsque ceux-ci n’ont pas hésité à prendre à rebrousse-poil les valeurs chrétiennes tradi- tionnelles: légalisation de la prostitution en 2003, union civile (ouverte aux couples homosexuels) en 2004 et en 2007 la loi de pénalisation des châtiments corporels sur les enfants initiée par le Green Party, qualifiée de loi « anti-famille » par plusieurs leaders protestants.Sont-ils prêts pour autant à rallier la bannière du Pacific Party? Jusqu’ici, aucun des partis néo-zélandais se réclamant des valeurs chrétiennes n’a réussi à les détourner du vote travailliste. Il faut dire qu’en dépit de nombreuses recompositions et de quelques tentatives d’alliance avec le centre-droit, ces partis restent
généralement dominés par une droite chrétienne conservatrice dont le programme en matières sociale et économique peut difficilement séduire les Pacific Peoples. À la fin des années 1990, la création de Future New Zealand a marqué les débuts d’une stratégie de déconfession- nalisation visant à convaincre des électeurs au-delà du seul cercle des chrétiens pratiquants, en mettant fin à la Christian Coalition qui associait jusque-là un parti strictement chrétien – le Christian Heritage Party – et un parti plus modéré, le Christian Democrat Party.
qui ont longtemps cru avoir trouvé en lui le chaînon manquant pour faire se rejoindre le vote pakeha chrétien conservateur et les convictions chrétiennes des Pacific Peoples. C’est peut-être parce qu’il ne croyait pas à cette possibilité que Taito Philip Field a finalement choisi de créer son propre parti, le seul parti chrétien qui soit issu de la gauche de l’échiquier politique.Les prochaines élections, qui auront lieu fin 2008, permettront donc de savoir dans quelle mesure les convictions chrétiennes des Pacific Peoples peuvent être converties en mobilisation politique ou, pour le dire autrement, si leur opposition latente à la sécularisation de la société néo-zélandaise peut prendre un tour plus militant. Elles préciseront également le poids respectif des différents courants du christianisme politique, puisqu’ils n’auront sans doute jamais été aussi nombreux en lice: un courant très conservateur (Family Party), un courant polynésien (Pacific Party) et entre les deux, le Kiwi Party qui considère les «valeurs judéo-chrétiennes» comme le socle à la fois historique et nécessaire de l’identité néo-zélandaise.
Si aucun d’eux ne peut espérer égaler les deux puissants partis qui structurent la vie politique néo-zélandaise – le parti travailliste et le National Party –, tous rêvent d’être le prochain «kingmaker» : celui qui, dans le système électoral semi-proportionnel de la Nouvelle-Zélande (MMP, Mixed Members Proportional, inspiré du système allemand) a en mains les quelques sièges décisifs dont dépend la formation d’une coalition gouvernementale.
09:06 Publié dans Nouvelle-Zélande | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : pacific party, field, nouvelle-zélande, christianisme, polynésie, samoa, politique
26 février 2008
Flosse-Temaru : un texte à lire sur Rue89
Pour ceux d'entre vous qui s'intéressent aux soubresauts de la vie politique en Polynésie française, j'ai publié ce matin sur le site d'information Rue89 un texte d'analyse de l'alliance conclue entre G. Flosse et O. Temaru. Il suffit de cliquer ici. Bonne lecture !22:02 Publié dans Actualités polynésiennes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : politique, flosse, temaru, tahiti, polynésie française, tavini, upld
06 février 2008
La laïcité, un principe à géométrie variable dans l'Outre-mer français (nouvelle publication)

C'est l'article 1er de la Constitution qui l'affirme: "La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale". La laïcité, principe fondateur de la république française, suppose à la fois la neutralité de l'État à l'égard des religions et le cantonnement - au moins relatif - de la religion dans la sphère privée. Autrement dit, selon l'excellente formule de Khaled Benchir, "Il faut que la loi puisse préserver la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dire la loi" (1).
Alors que les relations entre églises et autorités politiques en France font à nouveau débat depuis les déclarations, disons déconcertantes, de N. Sarkozy, notamment lors des discours prononcés au Vatican le 20 décembre 2007 et devant le Conseil consulatif de Riyad (Arabie Saoudite) le 14 janvier 2008, le détour par l'Outre-mer français sème encore plus le trouble: saviez-vous que la loi de 1905 de séparation de l'église et de l'État n'a jamais été appliquée en Polynésie française? Qu'il existe à Mayotte un statut civil de droit musulman? Et jusqu'à quel point les relations entre coutume, État et Église catholique à Wallis et Futuna sont-elles compatibles avec l'article 1er de la Constitution? Autant d'excellentes questions explorées par le livre collectif édité par Jean Baubérot et Jean-Marc Regnault, qui vient de sortir aux éditions Les Indes Savantes. Ces articles, rassemblés à la suite d'un colloque organisé en avril 2005 à l'IESR (Institut européen en sciences des religions), couvrent l'ensemble des départements, territoires, pays et autres collectivités de l'Outre-mer français à l'exception de Saint Pierre et Miquelon (cliquer ici pour le sommaire). Ils analysent, au-delà des relations entre institutions religieuses et politiques, les pratiques politiques et les perceptions de la laïcité des Français d'Outre-mer.
La Polynésie française a droit à un chapitre particulièrement étoffé, avec cinq articles. J.-M. Regnault revient d'abord en détail sur l'état quasiment inextricable de la législation en vigueur en Polynésie française, où le tribunal administratif a souvent été amené à trancher entre les interprétations divergentes du représentant de l'État (haut-commissaire de la république), du gouvernement local et des églises. Une législation qui, telle qu'elle est appliquée, autorise par exemple le gouvernement local à subventionner les activités des églises ou encore oblige l'église protestante à soumettre la composition de son conseil d'administration à l'agrément du haut-commissaire...
Daniel Margueron, dans l'article suivant, apporte un éclairage intéressant sur la manière dont la notion de laïcité est comprise au sein du protestantisme en Polynésie française. Les responsables d'église interrogés soulignent que, même s'il est désormais admis qu'il y a des domaines de la vie sociale où la religion n'a pas sa place (l'école laïque, en particulier), il n'y a toujours pas de mot dans la langue tahitienne pour traduire "laïcité".
"En Polynésie", dit le président de l'église protestante ma'ohi (EPM), Taarii Maraea, "nous n'avons pas connu l'histoire, le contexte qui a créé cette notion de laïcité, apparue en Europe au cours du 19ème siècle. Bien au contraire, c'est une notion étrangère au vécu polynésien, mais c'est quand même une notion importante pour la Polynésie, une notion sur laquelle le protestantisme doit amener sa réflexion car la Réforme a porté les germes de la laïcité. Nous devons donc être porteurs d'une laïcité à la polynésienne et la faire vivre car notre pays a besoin de tolérance, de cette conscience de liberté." (p. 131-132)
Ce point de vue a conduit T. Maraea, en 2004, à prendre position contre la présence d'un crucifix dans l'enceinte de l'assemblée de Polynésie française, un crucifix alors accroché (et finalement décroché devant les réactions qu'il a suscitées) par le nouveau président
de l'assemblée Tony Geros (ci-contre), indépendantiste et catholique. Une position de l'EPM que Bruno Saura, dans son article sur les interactions des espaces politique et religieux en Polynésie française, analyse aussi comme une réaction face à la progression du catholicisme à Tahiti. En tout cas, la laïcité a bien été invoquée au cours de ces controverses, parfois par des hommes politiques qui y ont vu une façon habile de s'opposer aux indépendantistes en se parant des habits de la "modernité" pour mieux les renvoyer à un supposé archaïsme, mais aussi par des responsables politiques sincèrement convaincus, comme Nicole Bouteau ou Heiura-les verts.
Gwendoline Malogne-Fer revient justement, dans un autre article de ce chapitre polynésien, sur les difficultés rencontrées par l'église protestante dans ses tentatives de redéfinition des relations entre église et politique, à travers la décision prise en 1996 (et appliquée pour la première fois lors des élections municipales de mai 2001) d'interdire aux diacres, évangélistes et pasteurs d'être candidats à un mandat politique. Elle montre à quel point cette décision a été mal vécue et combattue par beaucoup de paroissiens, notamment dans les petites îles où la conception traditionnelle selon laquelle les diacres sont des autorités morales utiles à la gestion des affaires publiques est encore très forte. Mais cette conception a aussi servi d'appui aux partis politiques, notamment le Tahoeraa Huiraatira de Gaston Flosse, pour enfermer les responsables d'église dans des rapports d'allégeance et de clientélisme dont l'église a souhaité s'extirper. Dans le même temps, elle apparaît toujours plus politique par ses prises de position sur l'indépendance, le nucléaire, etc. Il faut donc se désengager d'un côté pour pouvoir espérer jouer de l'autre un rôle de "sentinelle vigilante" capable d'interpeller la société et les autorités politiques.
Enfin, j'ai participé à ce livre en analysant les relations entre pentecôtisme et politique en Polynésie française, en montrant notamment comment les assemblées de Dieu, si elles ont été à leur début étroitement contrôlées, voire freinées par les dispositifs de régulation étatique du religieux (en particulier le refus de visas aux missionnaires étrangers), sont finalement apparues à un
moment donné au gouvernement local comme un partenaire utile pour mettre en place des politiques explicitement chrétiennes à destination des jeunes. Le ministre de la jeunesse et des sports du gouvernement Flosse, Reynald Temarii (élu en 2007 vice-président de la FIFA), déclarait ainsi en 2002, à propos de la subvention accordé par son ministère au concert de rock évangélique du chanteur canadien Luc Dumont:
"Contrairement à la métropole où la laïcité empêche ce genre d'initiative, nous pensons que la foi peut aider au développement de l'enfant et des jeunes".
(1) Déclaration faite lors de son audition par la commission "Les socialistes et l'individu", 3ème forum de la rénovation du parti socialiste français (20 janvier 2008, compte rendu p. 33).
09:25 Publié dans Actualités scientifiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, laïcité, outre-mer, mayotte, antilles, polynésie, nouvelle-calédonie
11 octobre 2007
D’une église à l’autre, carnet de route Nouvelle-Zélande 2007 (1)
Dimanche 7 octobre, Destiny Church d’Auckland, dans une zone semi- industrielle du quartier de Mount Wellington. Le culte commence à 10 heures, un peu juste pour tous ceux qui ont regardé la retransmission du match France - All Blacks (jusqu’à 9h45 heure locale) et trop dur pour beaucoup de Néo-zélandais atterrés par la défaite de leur équipe. Il manque des fidèles – surtout des hommes – dans le grand auditorium, capable d’accueillir environ 1200 personnes. Le pasteur Richard Lewis, qui remplace ce matin le président-fondateur de l’église Bishop («évêque») Brian Tamaki, a beau dire «les All Blacks ont perdu, la belle affaire» («big deal») et jurer qu’ici, on n’a pas la religion du rugby, mais celle des disciples de Jésus-Christ, il doit quand même en dire quelques mots avant de commencer sa prédication sur le thème du «royaume de Dieu». Dans cette église qui prêche l’évangile de la prospérité, une victoire des All Blacks aurait peut-être fourni une occasion de filer la métaphore sur le thème de «l’équipe gagnante», mais aujourd’hui il faudra faire sans. D’orientation pentecôtiste tendance fondamentaliste, l’église est née et a adopté son nom actuel de Destiny Church au tournant des années 2000, sous l’impulsion de Brian Tamaki, ancien pasteur de l’Apostolic Church. En quelques années, elle a acquis une dimension et une visibilité sans équivalent dans le paysage religieux néo-zélandais. Majoritairement maori, elle compte aujourd’hui près de 10000 fidèles et 19 églises, dont une à Brisbane, en Australie. En lançant en 2003 le parti politique Destiny New Zealand (0,6% aux élections parlementaires de 2005), avec la marche «Enough is Enough» organisée devant le Parlement en août 2004 et de fréquentes déclarations fracassantes sur la nécessité de soumettre le
gouvernement de la Nouvelle-Zélande aux lois de Dieu, Brian Tamaki est aujourd’hui devenu l’homme que beaucoup de Néo-zélandais adorent détester. Dans une société largement sécularisée, il symbolise un christianisme minoritaire mais très militant, attaché aux valeurs familiales et hostile à la construction d’un pluralisme religieux apaisé entre la multitude de religions présentes dans ce pays d’immigration. Ces réseaux militants ont eu au cours des dernières années plusieurs occasion de se manifester : controverse autour de l’éventuelle suppression de la traditionnelle prière d’ouverture au Parlement (finalement maintenue), loi «anti-smacking», contre les châtiments corporels sur les enfants – qui a suscité une pétition des milieux évangéliques – ou encore, quelques années auparavant, les lois instaurant une union civile.
Dimanche 7 octobre toujours, 16 heures, à Takapuna au nord d’Auckland. La Every Nation Church, une église charismatique établie en 2000 en Nouvelle-Zélande, n’est pas encore une méga-church (environ 120 personnes) et son culte dominical a lieu dans la salle louée à un collège catholique. Dirigée par un pasteur venu du Texas, l’église a fait ses débuts sur le campus de l’université d’Auckland, en organisant pendant deux semaines une série d’événements pour attirer les étudiants vers l’association qu’elle a créée dans ce but, Victory Campus Ministry. Comme les étudiants du campus, les jeunes de l’église sont de toutes origines, Pacific Islanders (Samoans surtout), asiatiques ou pakeha (les Néo-Zélandais d’origine européenne). L’ambiance est beaucoup moins ordonnée qu’à Destiny Church et résolument tournée vers la culture jeune : musique rock à plein volume, les jeunes sautillent devant la scène. Le pasteur n’intervient que quelques minutes, laissant la parole à l’animateur d’un récent camp de jeunes, puis à plusieurs jeunes venus témoigner de ce que «Dieu a fait pour eux» pendant ce camp, au responsable d’une organisation missionnaire et enfin à un évangéliste venu de Wellington, qui assure la prédication sur le thème de l’accessibilité de l’engagement chrétien. L’église est également implantée dans le sud d’Auckland et compte des «églises sœurs» à Christchurch, Wellington ou en Australie.23:55 Publié dans Nouvelle-Zélande | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle-zélande, église, christianisme, politique, tamaki, destiny church, sociologie
14 septembre 2007
Tahiti malade de ses politiques ? Entretien avec J.-M. Regnault
Historien spécialiste de la vie politique polynésienne, Jean-Marc Regnault est notamment l’auteur d’un livre paru en 2004, Taui ou le pouvoir confisqué, écrit en réaction au renversement du premier gouvernement Temaru (de mai à octobre 2004) et qui a eu un retentissement important en Polynésie française – où il s’est vendu à plus de 4000 exemplaires.Dans son dernier livre, Tahiti malade, malade de ses politiques (2007, éditions de Tahiti), il revient sur la situation socio-économique et les mœurs politiques de ce pays d’outre-mer, l’opposition stérile entre «autonomistes» et «indépendantistes», l’héritage des années Flosse, l’expérience décevante des gouvernements Temaru. J.-M. Regnault a en outre coordonné avec Jean Baubérot un ouvrage collectif (à paraître prochainement aux éditions Les Indes Savantes) sur les relations entre églises et autorités publiques dans l’outre-mer français.
Alors qu’Oscar Temaru vient d’être réélu à la présidence du gouvernement de Polynésie française après à une alliance – de circonstance? – entre les fidèles de Gaston Flosse et celui qui est depuis plusieurs décennies son premier opposant pour renverser, le 31 août dernier, le gouvernement Tong Sang, il paraît utile de faire le point sur l’état actuel du paysage politique polynésien et, au passage, sur les relations entre églises et politique.
JMR. Tout est possible en Polynésie française, même l’invraisemblable. Cette alliance apparemment contre nature doit être appréciée en fonction de trois angles :
- Il y a l’aspect tactique, donc effectivement un jeu de dupes entre les deux grandes forces, chacune espérant tirer un bénéfice de ce
rapprochement peut-être temporaire- Il y a le pragmatisme de Gaston Flosse. En 1978, quand il comprit qu’il ne pourrait plus s’opposer à la montée de l’autonomie, il devint «super autonomiste» avec l’idée de capter le mouvement à son profit, ce qu’il réussit. En 2007, il comprend qu’on ne pourra s’opposer indéfiniment au mouvement indépendantiste (et à ses alliés). Sans doute espère-t-il contrôler ce mouvement et le dominer…
- Il y a l’exaspération de Gaston Flosse à l’égard de l’Etat, chaque fois que le gouvernement central choisit un autre leader que lui-même.
Le problème est que cette fois, Gaston Flosse est affaibli et qu’il a en face de lui l’UPLD, une force plus importante que la sienne. De plus, c’est l’UPLD qui a davantage de chance de capter l’électorat populaire qui jusque-là votait encore Tahoera’a par clientélisme.
Q. Y a-t-il un décalage entre les aspirations des Polynésiens et le comportement de la classe politique locale?
Q. La candidature de Ségolène Royal, qui a recueilli en Polynésie française des scores importants, a semblé y conforté l’idée que « l’heure des femmes » était peut-être venue. Nicole Bouteau (photo ci-contre) a dû quitter son mandat à l’assemblée polynésienne, Béatrice Vernaudon n’a pas été réélue députée. Que représentent-elles et que peuvent-elles espérer aujourd’hui?Comme le disait Alexis de Tocqueville, à défaut d’enrichissement par l’industrie, la politique permet de capter les fonds publics. Tant qu’il n’y aura pas de développement propre des îles éloignées, la politique restera la seule source d’enrichissement, donc la tendance à l’opportunisme n’est pas prête à disparaître.
La croix représente davantage la souffrance que le Christ lui-même. La culture locale, l’histoire locale ne permettent pas de poser les termes du combat politique en termes de luttes de classes, d’oppositions sociales, pas davantage sous l’aspect de de l’affrontement droite/gauche. La culture commune aux Polynésiens étant le christianisme, seul le langage biblique permet aux gens de se repérer.Q. Vous vous demandez dans votre livre «comment ce peuple qui se dit chrétien reste-t-il insensible aux rapports accablants contre la gestion du Tahoeraa» (le parti de G. Flosse). La religion occupe une place considérable dans la société polynésienne, mais on a souvent l’impression que les églises n’ont pas réellement d’influence sur les choix politiques de leurs fidèles, simples électeurs ou responsables politiques? Est-ce vraiment le cas?
En PF comme ailleurs, les partisans de telle ou telle personnalité politique imaginent toujours que les reproches faits à leur leader résultent d’un complot organisé par les adversaires. Et, quand ils reconnaissent les faits, ils ajoutent immédiatement que les «autres» ont fait pire…
Q. La laïcité à la française a-t-elle un sens en Polynésie française?
Q. Où en sont aujourd’hui les relations entre les acteurs politiques locaux et l’État ? Y aura-t-il un jour en Polynésie française un « État impartial » et quelle est, au-delà des compétences accordées par le statut de 2004, la véritable autonomie du gouvernement local vis-à-vis de l’État central?
L’Etat peut-il être impartial tant que les électeurs d’outre-mer peuvent faire ou défaire une élection nationale? Peut-il l’être tant que les dirigeants nationaux n’ont qu’une connaissance limitée des réalités de l’outre-mer? En Polynésie, il y a toujours eu un leader protégé par le gouvernement central et c’est au travers de lui que ce gouvernement entendait contrôler le Territoire. Nicolas Sarkozy n’a pas failli à la tradition et il a immédiatement pris le parti de G. Tong Sang sans chercher à connaître sa représentativité. Le défaut de l’autonomie, c’est d’avoir négligé l’aspect économique. Avec le temps, la dépendance économique et financière n’a fait que croître. Un gouvernement central peut asphyxier tout gouvernement local qui lui déplairait.N’était-ce pas une volonté délibérée de G. Flosse de jouer sur le registre d’une autonomie apparente pour contrer les indépendantistes et sur le registre de la prospérité artificielle pour empêcher les électeurs d’envisager une rupture avec la France? L’autonomie économique est sans doute un leurre, mais le bon sens commanderait de la rechercher de façon à se mettre autant que faire se peut à l’abri des aléas de l’histoire future de la France ou du monde.
L’indépendance politique est toujours possible. Il reste aux acteurs à faire en sorte qu’elle soit la moins douloureuse possible avec la métropole ou l’Europe.
De toute façon, la revendication indépendantiste ne ressortit pas de considérations réellement objectives. Elle se nourrit de frustrations, de rêves, d’ambitions aussi. Le drame, c’est que l’ancienne puissance coloniale ne comprend jamais à temps les mécanismes qui nourrissent la montée du nationalisme.
Q. Comment voyez-vous les prochains mois, avec un gouvernement qui n’a toujours pas de majorité stable et l’annonce par le secrétaire d’État à l’outre-mer, Ch. Estrosi, de prochaines élections de l’assemblée locale, selon un nouveau mode de scrutin ?
09:00 Publié dans Actualités polynésiennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : polynésie, tahiti, politique, actualité, églises, christianisme, flosse
11 décembre 2006
Fidji : État chrétien ou démocratie pluraliste ? Les églises chrétiennes face au coup d’État
La république des îles Fidji, ancienne colonie britannique indépendante depuis 1970, a connu le 5 décembre 2006 un nouveau coup d’État mené, après des mois de tension, par le commandant de l’armée contre le gouvernement de Laisania Qarase qu’il avait pourtant contribué à installer, après avoir contrecarrer le coup d’État de 2000. Le commandant Josaia Voreqe Bainimarama a évoqué la corruption comme motif de ce renversement, mais le principal point de discorde porte sur le projet, soutenu depuis 2005 par le gouvernement Qarase, d’une Commission Unité et Réconciliation chargée de dédommager les victimes du coup d’État de 2000 et d’amnistier ses meneurs. Autrement dit (et paradoxalement) Bainimarama se veut le garant de la démocratie et de l’unité du pays contre les tenants d’une suprématie autoritaire des Fidjiens d’origine autochtone.
Clivages ethniques et religieux
Les coups d’État perpétrés à Fidji depuis 1987 ont en fait tous à voir avec la coexistence dans ce pays – dans une proportion proche de 50/50 – de Fidjiens d’origine autochtone («ethnic Fijians») à 99% chrétiens et de Fidjiens d’origine indienne («Indo-Fijians»), dont la présence remonte à la fin du 19ème siècle, lorsque les Britanniques sont allés chercher en Inde la main d’œuvre pour les plantations de cannes à sucre. Ceux-ci sont très majoritairement hindous, avec environ 15% de musulmans et quelques chrétiens – des missions protestantes, pentecôtistes (Assemblées de Dieu) ou catholiques ont cherché depuis l’origine et sans grand succès à obtenir des conversions parmi les Indiens. Certaines églises chrétiennes, comme l’église méthodiste, qui rassemble 36% de la population (66% des Ethnic Fijians), défendent une conception de l’identité fidjienne fondée sur la terre (les Indo-Fidjiens n’ont pas le droit d’être propriétaires fonciers), les traditions et le christianisme. En mars 2006, un sénateur de l’opposition affirmait même être en possession d’une lettre adressée par le président de l’église méthodiste à George Speight, leader du coup d’État de 2000, dans laquelle il l’assurait de son soutien au nom de la « voix des indigènes » (Fijilive, 16-3-2006) : ce coup d’État s’opposait en effet à un gouvernement accordant selon lui trop de pouvoir aux Indo-Fidjiens.
Dans un article publié en mars 2005, intitulé «Roots of Land and Church : the Christian State Debate in Fiji» (International Journal for the Study of the Christian Church), l’anthropologue Jacqueline Ryle rappelle que l’idée de faire de Fidji un État chrétien occupe les débats publics depuis les deux coups d’État militaires de 1987 et celui de 2000. Ces coups d’État, écrit-elle, «ont eu lieu au nom du vanua (la terre et la tradition) pour sauvegarder les intérêts de la population fidjienne contre la puissance économique et intellectuelle (educational) de la population indo-fidjienne». L’association entre vanua, lotu (l’église, c’est-à-dire les églises chrétiennes et plus spécifiquement, la première d’entre elles : l’église méthodiste fidjienne) et matanitu (le gouvernement) est présentée comme fondatrice de l’identité fidjienne, par opposition à la logique démocratique occidentale qui ouvrirait la voie à une domination indo-fidjienne. D’un côté, le système des chefs de villages, avec le Grand conseil des chefs de Fidji qui se voit comme le seul porte-parole légitime des «ethnic Fijians» et de l’autre une société multi-ethnique et multiconfessionnelle : la société fidjienne a du mal à sortir de cette opposition. Beaucoup d’églises pentecôtistes fidjiennes, par exemple, penchent pour une réconciliation nationale appuyée sur un État chrétien qui supposerait en fait… la conversion des Indo-Fidjiens, l’idée étant que seule l’appartenance commune au christianisme pourrait permettre de surmonter les clivages ethniques.
"La religion, écrit aussi Lynda Newland (dans Globalization and the re-shaping of Christianity in Oceania), a joué un rôle important dans les trois coups d'État de Fidji. Parce que le méthodisme est la religion dominante à Fidji, en particulier parmi les Fidjiens autochtones, et parce que la plupart des chefs sont méthodistes, l'imagerie chrétienne est un moyen efficace de mobiliser les Fidjiens autochtones. (...) Par exemple, Rabuka (le colonel Rabuka, méthodiste et auteur d'un coup d'État en 1987) se présentait comme le Moïse du peuple élu (...) et a également déclaré qu'il souhaitait convertir les Indo-Fidjiens au christianisme car "nous allons aller sur cette voie ou c'est eux qui nous convertiront et nous deviendrons tous les païens".
Le défi du pluralisme
Comme l’a souligné l’historien américain Charles Forman, le pluralisme est un des défis majeurs que devront relever dans les années à venir les sociétés océaniennes. Intégration de populations d’origines diverses (Indiens à Fidji et ailleurs, dans des proportions moindres, communautés chinoises, philippines, ou encore communauté wallisienne en Nouvelle-Calédonie, etc.) ; multiplication des églises, notamment évangéliques ou pentecôtistes et dispersion des appartenances religieuses, y compris au sein des familles ; transformation des modes de vie liés à l’urbanisation ou aux migrations… Comment concilier la diversification de la société avec le militantisme religieux et les discours ethnico-nationaux ? Fidji ressemble de ce point de vue à un cauchemar pour beaucoup de sociétés océaniennes qui espèrent ne jamais en arriver à un tel blocage. Une partie des anthropologues eux-mêmes se trouvent pris au piège dans une fausse alternative binaire : la cause des autochtones fidjiens contre la démocratie «occidentale» - quitte à épouser une lecture ethnique et religieuse des identités (une lecture qui, on le sait, peut conduire au pire) – ou la démocratie même si elle doit amener une suprématie économique et politique des Indo-fidjiens ? Attention, terrain glissant… Fidji n’est d’ailleurs pas le seul pays où l’anthropologie est confrontée à ce type d’enjeux.
Unanimité des églises contre le coup d’État
Pour des raisons sans doute différentes – défense de la démocratie, de la suprématie des ethnic Fijians ou de la «réconciliation nationale» -, les églises chrétiennes fidjiennes ont condamné le dernier coup d’État, par des communiqués émanant des différentes associations inter-églises, telles que le Fiji Council of Churches ou l’Assembly of Christian Churches. Le nouveau premier ministre, lui même «lay preacher» (prédicateur laïc), qui a déclaré avoir le sentiment de travailler pour une «autorité divine» en aidant à nettoyer ce qu’il a appelé le «désordre de la corruption», ne les a donc pas convaincues. Le Fiji Council of churches a décrit le coup comme une «manifestation des forces obscures et du diable» (darkness and evil). Une telle rhétorique, qui rappelle le succès croissant dans le Pacifique des thèmes d’origine pentecôtiste du combat spirituel (pour la libération des territoires supposés aux prises avec des esprits tutélaires maléfiques), n’incite pas à l’optimisme.
(photos des rues de Suva et d’un temple méthodiste : www.photooikoumene.org)
09:30 Publié dans Actualités polynésiennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fidji, océanie, églises, christianisme, politique, ethnique, sociologie


