07 septembre 2007

Le pentecôtisme en Polynésie française: quels enjeux pour l'église protestante ma'ohi ? (entretien)

En avril 2006, Daniel Margueron, directeur du lycée protestant de Tahiti et par ailleurs spécialiste de littérature polynésienne, m'avait soumis quelques questions, pour un entretien à paraître dans le Ve'a Porotetani, le journal de l'église protestante historique de Polynésie française, l'église protestante maohi. Les numéros du Ve'a, qui sortaient à l'origine tous les mois, ont adopté depuis quelques années un rythme de publication épisodique et irrégulier, selon la formule consacrée. Et cet entretien n'a pour l'instant pas été publié. Il le sera peut-être un jour, en attendant en voici le texte.
(Un problème technique a rendu certains passages de la précédente version de ce texte incompréhensibles. L'erreur a été corrigée, désolé pour ceux qui sont passés avant la correction...)
 
Daniel Margueron. Qu’est-ce que le pentecôtisme, comment définir le pentecôtisme par rapport au protestantisme?
Yannick Fer. Le pentecôtisme, ou «mouvement de Pentecôte», est apparu au tout début du XXe siècle dans les États du Sud des 8f04f51d11385da9223cedf46402e2a4.jpgEtats-Unis et la première grande église a ouvert en 1906 rue Azusa à Los Angeles, sous l’impulsion du pasteur noir William J. Seymour. Son histoire est liée à celle du méthodisme, un Réveil protestant qui a eu lieu en Angleterre au cours des années 1730 et a nourri une grande partie de l’enthousiasme missionnaire du XVIIIe siècle – notamment dans le Pacifique : l’église wesleyenne de Tonga, par exemple, porte le nom du fondateur du méthodisme, John Wesley.
Après la guerre de Sécession qui a déchiré les Etats-Unis de 1861 à 1865, de nombreux méthodistes et quelques baptistes cherchaient une force spirituelle nouvelle et pensaient qu’un retour aux sources du protestantisme leur donnerait les moyens de surmonter lese0917fa1fe5691cfd97a6c2107d7c0f7.jpg bouleversements de l’époque. Certains d’entre eux ont alors fait une expérience qu’ils ont interprétée comme une Pentecôte moderne : au cours de jeûnes et prières intenses, ils se sont mis à «parler en langues», dans un langage incompréhensible. C’est ce que les pentecôtistes appellent le «baptême du Saint-Esprit», parce qu’ils considèrent que c’est le Saint-Esprit qui, en descendant sur le croyant, lui inspire ces paroles et lui accorde un «revêtement de puissance», qui lui permettra de renouveler sa vie personnelle et de participer à la «grande mission» d’évangélisation.
Le pentecôtisme est donc, historiquement, un mouvement de Réveil protestant, qui se distingue par l’accent qu’il met sur l’action du Saint-Esprit ici et maintenant (parlers en langues, mais aussi guérisons, prophéties). C’est un mouvement protestant évangélique, dans le sens où on utilise aujourd’hui le terme «évangélique» pour parler des protestants qui insistent particulièrement sur la nécessité d’une conversion personnelle (la «nouvelle naissance»), une interprétation étroite de la Bible, le devoir d’évangélisation (y compris vis-à-vis des protestants qui ne sont pas «nés de nouveau») et le salut offert par Jésus-Christ à la croix.
Depuis maintenant un siècle, le pentecôtisme s’est beaucoup diversifié en même temps qu’il se développait sur tous les continents. Il y a aujourd’hui des centaines de dénominations pentecôtistes différentes, la plus importante étant les Assemblées de Dieu, qui comptent un peu plus de 32 millions de membres dans le monde (environ 200000 en Océanie).

DM. Comment s’est implanté le pentecôtisme en Polynésie, quelles sont les principales étapes de cette implantation?
Yannick Fer. En Polynésie française, le pentecôtisme a d’abord été chinois, ou plus précisément hakka. C’est un missionnaire chinois-américain, le pasteur Hong Sit, qui a organisé à Tahiti en juillet 1962 les premières réunions d’évangélisation d’inspiration pentecôtiste, fréquentées par la petite communauté hakka de Béthel (essentiellement des élèves de l’école Viénot et leurs familles), puis par de nombreux Hakkas restés jusque-là à l’écart du christianisme, souvent attirés par l’espoir d’une guérison miraculeuse. Dès la première semaine, 72 personnes se sont fait baptiser par Hong Sit dans une rivière de ba68fd7e034399517bce1ea4888c19f8.jpgPapara, 288 entre juillet 1962 et décembre 1963. Ce groupe est à l’origine de la paroisse de Jourdain (dont le nom a été choisi en référence aux baptêmes par immersion de 1962 et 1963), puis de l’église Alléluia, première église pentecôtiste polynésienne, née en 1967 d’une scission avec l’EEPF.
La seconde période débute en 1975 avec le recrutement par les dirigeants d’Alléluia d’un pasteur des assemblées de Dieu françaises, Roger Albert, secondé à partir de 1979 par un pasteur de Nouvelle-Calédonie d’origine vietnamienne, Louis Levant. En organisant des réunions d’évangélisation à Papeete et à Taravao, ils ont amené à l’église Alléluia des Polynésiens de toutes origines, jusqu’à provoquer en 1982 une rupture avec les dirigeants de l’église, qui n’étaient pas prêts à renoncer à l’identité hakka d’Alléluia. Les assemblées de Dieu, église pentecôtiste pluriculturelle, sont issues de cette scission. Elles se sont rapidement développées au cours des années 1980, ont ouvert des églises dans les îles Sous-le-Vent, formé des pasteurs locaux et créé en 1997 radio te vevo o te tiaturira’a (RTV), première radio chrétienne de Polynésie française, dont l’audience dépasse largement le seul cercle des membres des assemblées. Les assemblées de Dieu américaines ont elles aussi ouvert une église à Faa’a, le centre chrétien de la Bonne Nouvelle inauguré en 1984. Elle a finalement été intégrée aux assemblées de Dieu de Polynésie française en 2000.
Enfin, au cours de la troisième période, depuis 2000, on observe l’arrivée (ou le passage) de nombreux missionnaires venus du Pacifique ou des Etats-Unis et l’éclosion de nouvelles églises pentecôtistes : église du Plein Évangile, liée à la First Assembly of God de Maui (Hawaii) ou Calvary Chapel. Les îles françaises du Pacifique sont restées longtemps hors d’atteinte des nombreuses églises pentecôtistes nord-américaines présentes dans les îles anglophones, mais il y aura sans doute à l’avenir, en Polynésie française comme ailleurs, plusieurs pentecôtismes.

DM. La présence et le développement du pentecôtisme en Polynésie interpellent-ils l’Eglise protestante maohi?
YF. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles l’église protestante maohi peut légitimement se sentir interpellée par le développement du pentecôtisme. La plus évidente, c’est que la grande majorité des convertis au pentecôtisme viennent de ses rangs : depuis maintenant 25 ans, plusieurs centaines de familles pour qui, jusque-là, l’appartenance à l’EEPF ou l’EPM allait de soi l’ont quittée pour rejoindre les assemblées de Dieu. Un choix qui implique des conflits familiaux, des ruptures douloureuses, surtout dans les petites îles où une bonne part de la vie sociale tourne encore autour des paroisses protestantes, un choix qu’on ne peut pas expliquer seulement par des circonstances particulières, comme la maladie, la dépression, des désaccords ponctuels entre paroissiens et diacres, etc... Ces départs témoignent aussi des évolutions durables de la société polynésienne, de ce que chacun attend aujourd’hui d’une église et de convictions théologiques divergentes.
La question de l’efficacité, en particulier, a tendance à devenir essentielle et elle se mesure de plus en plus au niveau individuel : que fait l’église pour moi, en quoi peut-elle m’aider à m’en sortir dans cette société du chacun pour soi ? De nombreux domaines qui sont considérés par beaucoup de pasteurs de l’EPM comme «intimes» ou «psychologiques» – donc hors de leur champ de compétences –, comme les problèmes de couple, les relations avec les enfants, la dépression et le mal-être, la timidité, les difficultés professionnelles, etc. sont au contraire revendiquées par les églises pentecôtistes comme des problèmes pour lesquels Dieu, la Bible sont la solution: pas seulement des conseils d’ordre général, mais une réponse personnalisée, un «message de la part de Dieu pour toi, ici et maintenant». Beaucoup de convertis au pentecôtisme ont ainsi l’impression que l’EPM parle beaucoup de la société polynésienne en général, mais n’agit pas assez, concrètement, pour améliorer la situation de chacun.
  Ensuite, quelle vie communautaire offre l’église: un lieu au cœur de la société (au risque d’y retrouver toutes les tensions liées aux relations sociales ordinaires) ou une contre-société (qui en déliant l’individu de ses obligations envers la famille, les ancêtres, le village, remet en cause des solidarités anciennes) ? Il y a, chez les convertis au pentecôtisme, mais aussi de plus en plus chez les croyants de toutes églises, la recherche d’une église dans laquelle on puisse se sentir «libre», afin d’accéder à une expérience qui soit moins «religieuse» et plus «spirituelle». Que ce soit lié à la progression pentecôtiste ou non, l’EPM pourra difficilement faire l’économie d’une réflexion sur les formes d’autorité qui sont aujourd’hui acceptables, car comme l’a souligné le sociologue Max Weber, il n’y a pas d’autorité durable si elle n’est pas, d’une façon ou d’une autre, acceptée par ceux qui la subissent. Or, ce que montre le pentecôtisme, c’est que l’autorité qui est désormais la mieux acceptée, dans la société polynésienne comme dans beaucoup d’autres, est celle qui paraît fondée non sur un statut institutionnel («je suis le chef, donc j’ai raison») mais sur une exemplarité, ce que les pentecôtistes appellent le témoignage («ce que je dis est juste, parce que j’ai un comportement qui en témoigne»).
288e9ba977fba22a467f11e236b16eeb.jpg Quatrième raison d’être interpellée: la question du sacerdoce universel et de la formation. Avec l’élévation du niveau de scolarisation et de connaissance, beaucoup de Protestants polynésiens voudraient mieux connaître la Bible, en apprendre davantage sur la vie de Jésus, mais sans se retrouver dans un rapport trop hiérarchique de l’élève qui récite devant le maître. Faute de réponses satisfaisantes, ils se tournent vers les librairies (de Paofai, mais aussi les librairies pentecôtistes, adventistes ou catholiques), l’Internet, les cours par correspondance, les cassettes vidéo ou les stations de radio (combien de fidèles de l’EPM écoutent chaque matin Louis Levant sur RTV?). Les églises pentecôtistes répondent sans doute mieux à cette envie d’apprendre, ainsi qu’au désir de participer à la vie d’église, de prendre des responsabilités sans se trouver aussitôt accablé par le poids de la charge et la peur des critiques.
Cinquième raison (et il y en a sûrement bien d’autres) : la progression du pentecôtisme s’inscrit plus largement dans un contexte de pluralisme. L’historien américain Charles Forman a écrit que le pluralisme est sans doute l’un des plus grands défis auxquels doivent aujourd’hui faire face les sociétés et les églises polynésiennes. Car quand il y a de plus en plus d’églises, la religion n’est plus un facteur d’unité, elle peut devenir au contraire un facteur de division, de conflits, si les églises sont incapables de faire avec cette nouvelle diversité. C’est d’autant plus net avec le pentecôtisme, qu’il s’agit – qu’on le veuille ou non – d’un autre protestantisme. Est-ce que l’EPM est prête à accepter l’idée qu’elle puisse être à l’avenir une des églises protestantes de Polynésie et non la seule «vraie» église protestante, et quelles relations peut-elle nouer avec ces autres protestantismes, évangéliques, pentecôtistes, demain peut-être baptistes, méthodistes?
Le pluralisme, c’est aussi l’existence en Polynésie de plusieurs langues et de plusieurs cultures. En changeant de nom, l’EPM a-t-elle voulu signifier qu’elle ne serait désormais que l’église des Ma’ohi, tandis que les assemblées de Dieu accueillent indifféremment Ma’ohi, Tinito ou Popa’a, en mettant en avant une identité «en Christ» plutôt qu’une identité ethnique?
Enfin, le pluralisme ce sont des pratiques religieuses variables, modulables: certains s’identifient comme protestants sans pratiquer autrement qu’en famille, d’autres sont fidèles chaque dimanche ou trois fois par semaine à leur église, d’autres encore circulent dans différentes églises pour se faire leur propre opinion. Et du fait de cette circulation accrue, il y aura de plus en plus, au sein même de l’EPM, une diversité de pratiques et de croyances, il y a d’ailleurs déjà, dans les paroisses, des Évangéliques, des partisans d’une théologie culturelle mao’hi et des Protestants de sensibilité réformée.

DM. Y-a-t-il un avenir au pentecôtisme en Polynésie?
YF. En théorie, beaucoup d’évolutions de la société polynésienne actuelle favorisent la progression des églises pentecôtistes. Mais en pratique, celle-ci est aussi limitée par le niveau d’engagement qu’elles exigent de leurs membres, car tout le monde n’est pas prêt à dépenser autant de temps et d’énergie pour la vie d’église. C’est ce qui explique qu’il y ait toutes les semaines à la fois des gens qui se convertissent et d’autres qui «se refroidissent», selon l’expression utilisée par les Pentecôtistes, c’est-à-dire qui prennent une distance plus ou moins grande et plus ou moins définitive avec l’église.
Ce qui me paraît beaucoup plus facile à prévoir, c’est une progression significative non pas forcément des églises pentecôtistes, mais du protestantisme évangélique ou pentecôtiste lui-même. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a aujourd’hui un écart important entre le protestantisme de l’EPM et celui des églises pentecôtistes et il est probable que cet écart se réduise à l’avenir – comme on l’observe par exemple aux îles Cook – avec une progression de la tendance évangélique, que ce soit au sein de l’EPM ou en dehors. Dans son histoire, le protestantisme a toujours été divers, et cette diversité s’est exprimée soit par des églises organisant la cohabitation de plusieurs tendances théologiques, soit (plus souvent) par la création d’autant d’églises qu’il y a d’orientations théologiques.

DM. Le pentecôtisme s’est-il intégré à la culture polynésienne ou n’est-ce plus nécessaire aujourd’hui pour prospérer?
YF. Le pentecôtisme polynésien est différent du pentecôtisme français, par exemple, parce qu’il s’inscrit dans une culture polynésienne qui est profondément imprégnée de protestantisme. Ainsi, il peut se prévaloir d’une fidélité à la Bible, ce que les Polynésiens comprennent immédiatement, évoquer les missionnaires polynésiens du 19ème siècle pour encourager les convertis à évangéliser autour d’eux ou rappeler les récits de miracles 75e17b14df180da43d53b7591c8e7956.jpgtransmis par les générations protestantes précé- dentes. En revanche, à l’exception des tendances les plus récentes (l’église du Plein Évangile notam- ment) ou de groupes influencés par Jeunesse en Mission, il ne fait pas preuve d’un militantisme culturel comparable à celui de l’EPM. Sans doute pour se distinguer de l’EPM, les assemblées de Dieu ont tendance à refuser ce qu’elles considèrent comme un repli sur soi et à offrir plutôt une ouverture sur l’extérieur qu’une valorisation de la culture locale. Elles insistent sur la nécessaire rupture avec la culture polynésienne pré-chrétienne, évoquent la lutte contre les esprits liés aux marae, aux tikis, et se montrent assez réticentes vis à vis d’expressions culturelles comme la danse. Les relations entre pentecôtisme et culture s’organisent donc sur la base d’une compréhension assez stricte de ce qui, dans la culture polynésienne, est compatible avec le christianisme.

Le 29 avril 2006
 

 
Photos d'illustration 
- L'église Apostolic Faith Gospel Mission, rue Azusa, au début du siècle (AP Photo/Larry Ross Communications) et W.J. Seymour.
- Colonie de vacances des assemblées de Dieu à Taravao (Tahiti), 1984 (Photo Raymond Siao, DR)
- Temple de l'église protestante ma'ohi à Haapiti, Moorea, 2007 (Photo Gwendoline Malogne-Fer, DR)
- Chorale de Taravao, rassemblement de Pentecôte, Tahiti, 2001 (Photo Yannick Fer, DR)
 

17 juin 2007

Histoire des missions chrétiennes en Océanie (2): missions polynésiennes

c3a123368d1ded6be2b130a97e79a7ae.jpgVoici comme promis un aperçu du second versant de l’histoire des missions chrétiennes en Océanie, qui met en scène des missionnaires océaniens ayant contribué, d’abord en appui des missions européennes puis au nom d’églises océaniennes devenues autonomes (jusqu’aux années 1980 dans certaines régions), à la diffusion du christianisme dans les îles du Pacifique.

Les missionnaires d’Océanie, le plus souvent polynésiens, sont au départ décrits par les observateurs européens non comme des missionnaires à part entière mais comme des native teachers, auxiliaires des missions européennes qui débutent essentiellement (mises à part quelques incursions catholiques isolées) à la fin du 18ème siècle avec l’arrivée à Tahiti de la London Missionary Society (LMS) protestante.
Au 20ème siècle, ils prennent progressivement en charge des églises locales dans l’ensemble des îles du Pacifique, instaurant avec les populations locales des relations faites d’échanges culturels et parfois de rapports de domination.

Missions polynésiennes en Papouasie Nouvelle-Guinée
abca847c20791e73dd77be68babe8f0e.jpg Selon les statistiques de la LMS, presque la moitié des missionnaires et de leurs épouses sont morts ou ont été tués entre 1871 et 1885. Ils viennent des îles Loyauté, des îles Cook, de Niue (à partir de 1874), des îles de la Société (1878) et de Samoa (1884). La Wesleyan Methodist Mission envoie elle aussi en Papouasie Nouvelle-Guinée des missionnaires tongiens (les Tongiens qui avaient auparavant, à partir de 1835, déjà contribué à l’implantation du méthodisme à Fidji et Samoa), des Samoans et des Fidjiens. Ils arrivent en Nouvelle-Guinée à partir de 1875, en Papouasie à partir de 1891, aux Salomon en 1902, puis dans les montagnes des Highlands au cours des années 1960. Dans les années 1970, cette mission méthodiste s’associe à l’église unie de Papouasie Nouvelle-Guinée et Salomon pour envoyer des missionnaires chez les aborigènes des territoires du nord de l’Australie.
Les principales difficultés rencontrées par ces missionnaires océaniens sont liées à des maladies inconnues en Polynésie et à Fidji, comme la malaria. Leurs relations avec les populations locales sont ambivalentes : plus faciles que les relations entre missionnaires européens et Mélanésiens, mais pas sans tensions. Plusieurs auteurs évoquent en particulier des tensions avec les Tongiens et les Samoans, pour deux raisons:
- D’abord, des préjugés culturels. Beaucoup de missionnaires tongiens et samoans étaient au début du 20ème siècle convaincus de leur supériorité physique, mentale et culturelle sur les Mélanésiens, un sentiment renforcé par la conviction d’apporter « la lumière à des peuples dans l’obscurité ».
- Ensuite, les pasteurs samoans bénéficient, dans les villages samoans, de beaucoup d’autorité, d’attention et de dons de la part des membres d’église. Certains d’entre eux s’attendaient à pouvoir instaurer ce type de relations avec les populations de Papouasie Nouvelle-Guinée, et ont suivent suscité des résistances.
Il semble en revanche qu’il y ait eu moins de tensions avec les Fidjiens, les mariages entre hommes fidjiens et femmes mélanésiennes étant assez courants, en particulier chez les missionnaires veufs.
Et puis ces missionnaires ont contribué à introduire de nouvelles habitudes : ils ont enseigné de nouveaux chants, que l’on peut entendre encore aujourd’hui dans ces églises, chants en grande partie inspirés par ceux des églises de Polynésie. Ils ont introduit de nouvelles méthodes de culture, de nouvelles utilisations des plantes, du pandanus, de la fibre de coco. Ils ont diffusé de nouveaux sports comme le rugby et le cricket. Ils ont influencé le style des habitations. Sur l’île de Misima par exemple, au sud-est de la Papouasie Nouvelle-Guinée, on trouve des maisons de style tongien. Le plus souvent, c’est le style fidjien qui a été adopté.

Histoire de Turaliare Teauariki, missionnaire des îles Cook en Papouasie (1963-1975)
8883699f5f8e5491d63082f95c08d460.jpg T. Teauriki est l’un des derniers missionnaires polynésiens envoyés en Papouasie par une église protestante historique. Son récit a été publié en 1996 par Doug Munro et Andrew Thornley dans un livre intitulé The Covenant Makers, Islander Missionaries in the Pacific (PTC et University of South Pacific, Suva, Fidji).
En 1962, T. Teauariki est pasteur à Penrhyn, dans les îles du nord des Cook. Il est devenu pasteur à l’âge de 35 ans, après une formation au Takamoa College de Rarotonga – l’école pastorale de la Cook Island Christian Church (CICC), issue de la LMS.
Quand son épouse et lui partent en 1963, il n’y a plus eu de missionnaires des îles Cook en Papouasie depuis 40 ans et ils y sont les seuls missionnaires océaniens non samoans. Le voyage jusqu’au village reculé de Rouku, dans la région de Morehead River, comprend plusieurs étapes, au cours desquelles il leur est systématiquement rappelé que là où ils vont, les « gens sont sauvages et il y aura des difficultés et des maladies ».
Après trois mois de formation à Rarotonga, ils prennent le bateau jusqu’aux Samoa puis l’avion pour Sydney, où T. Teauariki suit des cours à l’Australian School of Pacific Administration, l’école de formation des officiers gouvernementaux australiens (Son épouse reçoit une formation en puériculture et infirmerie). Troisième étape, à Port Moresby: un missionnaire blanc en poste depuis 20 ans leur enseigne la langue Motu. À nouveau, on les met en garde: trois pasteurs locaux ont dû quitter la région, « ils ont dit que les gens étaient très sauvages et qu’il y avait beaucoup de dangers ». Quatrième étape, Daru, capitale de la province occidentale, au sud, où des gens de la Morehead River leur apprennent leur langue. Enfin, arrivée à Morehead, où ils sont accueillis par le Patrol Officer australien – c’est lui qui a demandé à l’église locale, la Papua Ekalesia, d’envoyer un couple missionnaire pour le village de Rouku, où ils se rendent en pirogue.
«Dès le départ – écrit T. Teauriki –, j’ai décidé de vivre près des gens. Quand j’ai vu leur mode de vie, j’ai laissé de côté toutes les leçons que j’avais prévu de leur enseigner parce que j’ai vu que ça ne voudrait rien dire pour eux. Au départ, je n’ai pas essayé de leur donner une éducation chrétienne. J’ai juste essayé de devenir amis avec eux. Je leur ai rendu visite dans le bush parce que c’est là qu’ils étaient toujours. Je m’asseyais avec eux et j’écoutais les hommes parler entre eux pour mieux apprendre leur langue. Je passais mes journées dans le bush. Le matin et le soir, j’avais des prières familiales à la maison et certains d’entre eux venaient et s’asseyaient avec nous. Mais ça ne les intéressait pas longtemps et parfois ils partaient avant la fin
 
Il voulait leur apporter «la vie», il réalise qu’il doit surtout apprendre à vivre avec eux et comme 776ee61087c27090646efafa9991c0b2.jpgeux: «personne ne m’a prévenu que ma première idée était fausse»… Plusieurs caractéristiques de la vie à Daru lui paraissent devoir être «civilisés» et on voit concrètement comment les missionnaires polynésiens intro- duisent des changements dans les modes de vie:

- "propreté". « Donc nous avons mangé avec les gens même si la nourriture était sale et que rien n’était lavé. Nous les avons invités à manger avec nous. Au début, Mama [son épouse] voulait que je les emmène à la rivière laver leurs mains avant de manger, mais j’ai dit que nous devions être patients et les laisser manger avec les mains sales ».
- Accouchement et soins des bébés. Son épouse invite les femmes à accoucher chez elle plutôt que dans le bush (de peur que les esprits d’un enfant mort-né ne hantent le village), quelques unes acceptent mais la plupart refusent. Elle leur apprend à laver régulièrement les bébés.
- Tressage et couture. - Son épouse vit avec les femmes, mais évite le bush de peur des serpents. Elle leur apprend à fabriquer des objets tressés en pandanus, fibres de coco et autres plantes, ainsi que la couture, un grand classique de l’action missionnaire en direction des femmes.
- Pacification. Quand il visite les autres villages, accompagné par un Daru qui a vécu cinq ans à Port Moresby, voici comment T. Teauriki se présente :
«Je leur disais que j’étais envoyé là par la Papua Ekalesia et que j’étais venu de Rarotonga pour apporter l’évangile. Je disais que j’étais réellement envoyé par Dieu, par le biais de l’église, et que je leur apportais la Bible. Je leur disais qu’eux et moi étions un seul peuple et que Dieu nous a fait un, et que j’étais venu pour les aider à ne faire qu’un seul peuple avec leurs voisins des autres villages.»
 
Il a par la suite occupé plusieurs postes, dont celui de superintendent du district de Daru, en 1966 après un intérim assuré par un Samoan (époque où les missionnaires polynésiens accèdent aux responsabilités occupées jusque-là par des Occidentaux). En 1969, on annonce que la Papua Ekalesia a décidé de ne plus faire appel à des missionnaires océaniens et qu’ils n’ont plus droit qu’à un seul séjour de 6 ans. Il rentrent fin 1975, le successeur de T. Teuariki) à la tête du district de Morehead est un Papou.
Son récit est écrit dix ans plus tard, en 1985. Il termine en évoquant les liens établis entre Cook Islanders et Papous:
«Nous avons été heureux de voir que beaucoup de Papous dont les ancêtres ont reçu les premiers missionnaires des îles Cook souhaitent maintenir un lien avec notre église. En 1982, environ 50 d’entre eux sont venus visiter Rarotonga. En 1984, 147 sont venus. Il est maintenant prévu d’en envoyer encore 147 en décembre 1985. Chaque fois, ils restent deux semaines, comme invités de notre église
 

Pasteurs samoans à Tuvalu, 1865-1899
656e5148fa23faaeebaf18f5821609cc.jpgDernière histoire de missionnaires polynésiens, cette fois en Polynésie, sur l’atoll de Tuvalu. L’introduction du christianisme sur cet atoll est attribuée à un Cook Islander de la LMS, Elekana, diacre de Manihiki, qui fait naufrage en 1861 au sud de Tuvalu. Formé ensuite au Malua College, il fait partie de l’expédition de 1865 avec le missionnaire Murray et deux «teachers» samoans. À son arrivée, Murray remarque qu’il y a déjà une chapelle, que les Tuvalu ont une bible en anglais et connaissent trois chants dont deux en anglais, sans doute du fait d’un Hawaiien ayant résidé sur l’île.
Aucun missionnaire européen n’a jamais résidé durablement à Tuvalu, la mission a été prise en charge par des missionnaires polynésiens, essentiellement samoans.
On retrouve à Tuvalu les mêmes récits qu’en Papouasie Nouvelle-Guinée sur les attentes des pasteurs samoans vis à vis des paroissiens de Tuvalu, avec l’instauration d’un véritable régime LMS samoan : l’église de Tuvalu est un district de Samoa et les pasteurs samoans accumulent plus d’autorité et de richesses que les chefs locaux. La volonté des Tuvalu de  dé-samoanise » leur église ne se réalise qu’après la seconde guerre mondiale : en 1947, un pasteur tuvalu demande à l’église213942c4a8ade5c8ca4a10999ae423e8.jpg samoane de rapatrier ses pasteurs, retrait qui débute six ans plus tard.L’église indépendante de Tuvalu, Ekalesia Kelisiano Tuvalu, qui rassemble aujourd’hui 93% de la population, est fondée en 1969.
 
 
 
 
 
 
Illustrations
En-tête: Mathias Kauage, The first missionary (1977, National Gallery of Australia).
Noir et blanc: "Young People with  Maiva Shields", Port Moresby 1881-1189, l'une des premières photos de la côte papoue, prise par  un missionnaire de la LMS, le Rev.  W.G. Lawes (Peabody Museum).
Cérémonie papoue et Tuvalu (Vaitupu Island et Niulakita Island): superbes photos de Peter Bennets.
Homme à la pirogue (Papouasie occidentale, Fly River): pacificislandtravel.com
 

30 mai 2007

Histoire des missions chrétiennes en Océanie (1): Papouasie Nouvelle-Guinée

fa83c72aad1cc2853ef29b2be897b8bb.jpgIl y a deux versants dans l’histoire des missions chrétiennes en Océanie. Le premier, dans l’ordre chronologique comme dans les représentations les plus courantes, ce sont les missionnaires européens, puis nord-américains, néo-zélandais ou australiens qui ont importé dans la région le protestantisme, le catholicisme, les églises nées au 19ème siècle aux Etats-Unis (Mormons, Adventistes) et les mouvements plus récents comme le pentecôtisme ou les témoins de Jéhovah. Le second versant, ce sont les missionnaires océaniens qui, en appui des missions européennes puis au nom d’églises océaniennes devenues autonomes, ont contribué (jusqu’aux années 1980 dans certaines régions), à la diffusion du christianisme dans les îles du Pacifique.
Nous avons présenté ces deux versants, Isabelle Merle et moi, le 22 mars 2007, dans le cadre du séminaire de formation à la recherche dans l’aire océanienne de l’EHESS. Je commence par quelques mots sur le « dernier chapitre » de l’histoire de missions occidentales – qui chevauche en partie l’autre versant, océanien – avant de donner un aperçu de ces missions inter-océaniennes lors d’une prochaine note.


Missions chrétiennes en Papouasie Nouvelle-Guinée et aux îles Salomon : dernier chapitre d’une histoire missionnaire


Les missions catholiques
Les premiers missionnaires catholiques, des frères maristes, arrivent en 1847 à Woodlark Island et Rooke Island (Sud-Est de la PNG). Mais ils sont victimes de malaria, repartent en 1852. Les Missions étrangères de Milan, qui reprennent le flambeau, doivent elles aussi abandonner à cause des maladies, à quoi s’ajoute en 1852 le meurtre d’un prêtre.
En 1883 et 1884, l’annexion du sud-est de l’île par le gouvernement du Queensland d’Australie au nom de la Grande-Bretagne et du c8f747f2495ffbfd3b6b0affe9a1148b.jpgnord-est du pays par l’Allemagne entraîne l’arrivée de nouveaux missionnaires : des français et des allemands du Sacré-Cœur en Nouvelle-Bretagne et en Papouasie ; la société allemande de la Parole Divine sur la côte nord de Nouvelle-Guinée à partir de 1896. Ce sont des missions qui progressent dans l’ensemble très lentement, qui rencontrent beaucoup difficultés liées aux maladies et aux guerres.
 Le nouvel élan des missions catholiques a lieu au cours des années 1930, avec la découverte de populations importantes dans les Highlands et après la seconde guerre mondiale, quand la reconstruction du pays implique une internationalisation des personnels missionnaires et l’arrivée de nouvelles congrégations.
On a donc les premières missions autour de 1850 mais le catholicisme n’est vraiment installé en Papouasie Nouvelle-Guinée qu’à partir des années 1930. C’est d’ailleurs en 1937 qu’est ordonné le premier prêtre autochtone, Louis Vangeke. Et c’est seulement après la seconde guerre mondiale que l’on commence à former les futurs prêtres sur place, ce qui est toujours un élément-clé de la transition entre mission et église locale. Jusque-là les étudiants allaient se se former en Australie et à Madagascar. En 1963, l’église construit le Holy Spirit Regional Seminary à Boroko (sud-est), qui compte aujourd’hui 170 étudiants.

Les missions luthériennes
L’histoire des missions luthériennes est elle aussi très liée aux annexions et prises de contrôle occidentales : les premiers missionnaires, en 1886, sont des missionnaires allemands, notamment de la société missionnaire du Rhin. Dans un premier temps, 0b6ee0726e4225bb97c498a76c1f486e.jpgtout en travaillant avec les autorités coloniales allemandes, ils sont financés par des églises américaines et australiennes. Dans la région de Madang (côte Est), ils sont rejoints par des missionnaires samoans : il faut ici se rappeler qu’à la fin du 19ème siècle, l’Allemagne occupait l’ouest des Samoa (1899-1914). Après la première guerre mondiale, l’église luthérienne australienne est autorisée à prendre le contrôle des missions de Papouasie Nouvelle-Guinée, avec le soutien à partir des années 1920 de missionnaires américains. Dès les années 1920, les luthériens lancent des missions dans les Highlands, région où la première station est installée en 1931, en concurrence directe avec les catholiques. Enfin, des églises locales sont créées: en 1956, dans la région de Enga que les missionnaires – américains – quittent en 1978 (l’église est alors baptisée ‘Gutnius Lutheran Church – PNG); et en 1961, l’église évangélique luthérienne de Nouvelle-Guinée. En 1976, la New Guinea Lutheran Mission est dissoute et les missionnaires européens s’en vont.

Les missions LMS et méthodistes
Avec les missionnaires de la London Missionary Society (LMS) et des églises méthodistes, on se situe déjà – beaucoup plus rapidement que pour les missions catholiques et luthériennes – à mi-chemin entre la continuité des missions européennes et la prise en charge de l’action missionnaire par les Océaniens eux-mêmes.
Les églises unies (United Church) de Papouasie Nouvelle-Guinée et des îles Salomon sont issues de cette histoire, et de la fusion entre la LMS et l’Australian Methodist Mission.
  - La mission australienne débute dans les années 1870, avec des missionnaires australiens, fidjiens et samoans, elle s’implante notamment en Nouvelle-Bretagne et Nouvelle-Irlande.
36d9c33fe6a92478825ed9b12e10f491.jpg - À partir de 1871, la LMS envoie des Océaniens en mission en Papouasie Nouvelle-Guinée, les premiers installés sur les côtes papoues viennent des îles Loyauté, mais rapidement ce sont les Polynésiens qui sont les plus nombreux. La mission est conduite par un missionnaire des îles Cook, Ruatoka.
Ces deux missions, majoritairement polynésiennes, ont donné naissance à des églises locales organisées de façon décentralisée (ce qu’on appelle le modèle congrégationaliste) et ont très tôt formé des évangélistes locaux.
- Après la seconde guerre mondiale, les synodes régionaux des îles de Nouvelle-Guinée et des îles papous décident d’envoyer des missionnaires dans les Highlands, on a donc des missionnaires polynésiens et des missionnaires locaux associés pour évangéliser les régions les plus isolées de Papouasie Nouvelle-Guinée. Enfin, en 1968, la United Church of Papua New-Guinea and Solomon Islands est créée à partir de la réunion des églises méthodistes des îles de Nouvelle-Guinée, des îles papous, des Highlands et de la Papua Ekalesia issue de la LMS, ainsi que deux églises de langue anglaise de Port Moresby. Et en 1996, l’église des îles Salomon devient indépendante. Les derniers missionnaires polynésiens quittent la région au cours des années 1980, à la demande des églises locales.
 
 
 
* Illustration en-tête : Teruwai Kepo (Papouasie Nouvelle-Guinée), not titled [church buildings] c.1975, collection of the National Gallery of Australia.
(source: www.nga.gov.au/Imagining/ details/143588.cfm).

18 mars 2007

Nouvel album : tour de l'île et aperçu de la diversité religieuse à Moorea

medium_catholiques_haapiti.jpgLors du recensement de 1971 – le dernier prenant en compte les appartenances religieuses – la population de Moorea était à 80% protestante, membre de l’église évangélique de Polynésie française (église protestante ma’ohi depuis 2004). Les catholiques représentaient 13,3% et les autres églises rassemblaient à peine 200 personnes, sur les 5058 habitants que comptait l’île : 120 adventistes, 62 mormons (église de Jésus-Christ des saints des derniers jours) et 13 sanito (église réorganisée de Jésus-Christ des saints des derniers jours). Pas de témoins de Jéhovah recensés, ni de pentecôtistes, un seul « protestant dissident » et 1,5% de « sans religion ».

Aujourd’hui, Moorea compte près de 15000 habitants (14163 selon le recensement de 2002), presque trois fois plus qu’en 1971. C’est une île touristique, la seconde en termes de fréquentation, derrière Tahiti et devant Bora Bora : 61% des touristes en Polynésie française y passent au moins une nuit, soit environ 120000 visiteurs par an, essentiellement français et nord-américains. C’est aussi une île qui a connu, comme l’ensemble des îles de Polynésie française, une diversification rapide des appartenances religieuses à partir des années 1980. L’album « Moorea, tour de l’île », réalisé avec Gwendoline Malogne-Fer en février 2007, donne un aperçu de cette diversification à travers sa partie la plus visible, la plus immédiatement repérable : les lieux de culte publics qui jalonnent les 60 kilomètres de route entourant l’île.

- Première constatation, la croissance de certains villages où se concentrent à la fois la population et les lieux de culte, comme à Haapiti, sur la côte sud-est, qui compte 3463 au recensement de 2002 (1153 en 1977) et des églises de cinq confessions différentes, où dans la vallée de Pao Pao, au nord.

medium_EPM_papetoai.jpg - On note aussi la prédominance des temples protestants, les plus nombreux, à quoi il faut ajouter les fare ‘amuira’a, lieux de réunions des sous-groupes paroissiaux (‘amuira’a) organisés selon un découpage territorial : on en compte entre deux et quatre par paroisse – il y a cinq paroisses à Moorea. La particularité du protestantisme à Moorea tient à l’influence, plus forte ici qu’ailleurs, du renouveau théologique et culturel diffusé par la commission d’animation théologique de l’EPM. Ces travaux théologiques mettent l’accent sur le retour à la terre et à la culture ma’ohi, qu’une tradition héritée des premiers missionnaires a selon eux refoulées hors du protestantisme, niant ainsi l’identité profonde (iho tumu) des Polynésiens. Ils se sont traduit concrètement par l’introduction de la célébration de la sainte cène avec des éléments locaux comme le taro, le ‘uru (fruit de l’arbre à pain) ou la noix de coco. D’autres innovations sont directement inspirées de cette réflexion théologique et suscitent moins de réserves : l’introduction dans le temple des instruments de musique, de fleurs ou l’allègement des vêtements portés par les pasteurs et des diacres (paréo, chemises aux motifs polynésiens au lieu de la veste occidentale). Les paroisses les plus engagées dans le renouveau théologique et liturgique sont celles de Moorea*. Mais toutes les paroisses ne partagent pas cet engouement, comme celle de Haapiti où à Papetoai, où cette question a conduit en 1999 à une scission. Une partie des paroissiens de Papetoai (Moorea), qui refusaient que la sainte cène soit célébrée avec de l’eau de coco et le fruit de l’arbre à pain, ont en effet quitté l’église et rejoint un mouvement protestant dissident animé par un pasteur de Raiatea démis par l’église en 1995.

medium_mormons_afareiatu.jpg - Ensuite, à Moorea comme dans beaucoup d’îles, on remarque le nombre et l’aspect récent des temples mormons, plus précisément ceux de l’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Il existe en effet en Polynésie française – où les missions mormones se sont implantées dès 1844, à Tubuai (îles Australes) puis aux Tuamotu – deux églises mormones. La seconde, église réorganisée de Jésus-Christ des saints des derniers jours, appelée couramment « sanito » (« saint ») et qui se présente aujourd’hui sous le nom de « communauté du Christ », se contente de lieux de culte modestes et privilégie les réunions à domicile. Tandis que la première (6,5% de la population polynésienne environ, contre 3,6% pour les sanito) multiplie les constructions et les rénovations de temples. Le 22 novembre 2005, La Dépêche de Tahiti titrait ainsi en une « Un milliard FCFP [8,4 millions d’euros] investi en 2005, Mormons : toujours plus d’églises ».

medium_temoins_haapiti.jpg - Si les Mormons étaient déjà présents en 1971, deux nouveaux mouvements religieux ont depuis fait leur apparition à Moorea : les témoins de Jéhovah, implantés en Polynésie française depuis la fin des années 1950 et qui ont construit une salle du royaume à Haapiti ; et les pentecôtistes, avec une église des assemblées de Dieu dans la vallée de Paopao. Ces assemblées, apparues officiellement en 1982 à Tahiti, n’ont lancé des campagnes missionnaires à Moorea que sept ans plus tard, en 1989. Entre-temps, des assemblées avaient ouvert aux Iles Sous-le-Vent à Huahine (en 1984) et à Raiatea en 1985. Mais l’organisation de ces campagnes et l’ouverture d’églises dépend moins souvent de la proximité géographique que des réseaux de relations disponibles : en 1989, c’est grâce à l’invitation d’une convertie fréquentant l’assemblée de Tahiti qu’une campagne missionnaire a pu être organisée à Moorea. Les premières conversions ont eu lieu à Maatea, au sud de l’île, où existe encore aujourd’hui une cellule de maison, qui se réunit chaque semaine dans une salle aménagée près de la maison d’un membre de l’église.
 
- Aux lieux de culte visibles, il faudrait en effet ajouter, pour mesurer plus précisément la diversité religieuse à Moorea, tous les endroits où se réunissent régulièrement des groupes pentecôtistes locaux, au sein des assemblées de Dieu comme à Maatea ou en dehors d’elles : on en compte au moins deux sur l’île, animés par d’anciens pasteurs des assemblées. Au-delà du pentecôtisme, plusieurs mouvements, peu importants, moins institutionnalisés ou plus discrets échappent eux aussi à l’observateur qui ne repère que les lieux de culte publics. C’est sans doute le cas de la foi bahá’í. À l’occasion d’un détour par Temae, au nord-ouest, on aperçoit aussi un bâtiment annonçant une assemblée du « Nouvel Israël » (Iseraela Api). D’autres groupes, que les sociologues classent dans la catégorie des « nouveaux mouvements religieux (NMR) » ou « mystiques-esotériques », sont aussi présents en Polynésie française et vraisemblablement à Moorea : New Age, néo-hindouïsme, etc... sans oublier des groupes surveillés par les pouvoirs publics car considérés comme « sectaires » (Mandarom, scientologie, raëliens notamment).

* G. Malogne-Fer, 2006, « L’émergence d’une théologie de la libération au sein de l’église évangélique de Polynésie française », The Pacific Journal of Theology (Fidji) n°35, pp. 84 à 108.

26 novembre 2006

Organisations missionnaires évangéliques en Océanie

Depuis les années 1960, la progression du protestantisme évangélique a emprunté, en Océanie comme ailleurs, trois voies différentes :


 medium_eton_congregation-436x322.2.jpg - L’apparition et le développement de nouvelles églises. Celles-ci se rattachent à des dénominations d’envergure internationale, d’origine américaine ou régionale (Nouvelle-Zélande, Australie) ou sont des créations locales indépendantes. Parmi les églises pentecôtistes des îles Salomon, par exemple, le Christian Outreach Centre, la Christian Revival Crusade, les Assemblées de Dieu ont des connections avec les organisations similaires en Australie ou aux Etats-Unis, qui leur envoient des prédicateurs, évangélistes, aident à la formation pastorale et apportent un soutien financier. Les doctrines prêchées dans ces églises suivent donc celles des organisations parentes. La plupart de ces églises sont regroupées au sein de la Solomon Islands Full Gospel Association. Et puis il y a les églises dites "indigènes", qui sont d’inspiration pentecôtiste, ont des caractéristiques charismatiques (parler en langues et guérison notamment) et sont d'origine locale, sans rattachement à des dénominations internationales ou étrangères : la Christian Fellowship Association, par exemple.


- Mais le protestantisme évangélique n’a pas toujours besoin de nouvelles églises pour progresser. Beaucoup d’églises protestantes océaniennes, qui sont d’ailleurs dans leur grande majorité issues de missions liées à des réveils évangéliques du 18ème siècle (London Missionary Society, Wesleyan Methodist Mission Society) ont connu au cours des dernières décennies une progression en leur sein de tendances évangéliques, voire pentecôtistes. Ainsi, les paroisses protestantes des îles Cook (Cook Island Christian Church) comptent aujourd’hui une proportion considérable de "born again Christians" - parmi les paroissiens comme parmi les pasteurs, au point que le synode de l’église a dû inscrire à son ordre du jour la question du baptême par immersion.


- Enfin, la troisième voie par laquelle le protestantisme évangélique se diffuse en Océanie, ce sont les organisations que l’on appelle "non-dénominationnelles" ou encore "trans-dénominationnelles", parce qu’elles sont indépendantes des églises. En voici une liste non exhaustive, établie à partir de mes recherches, des données recueillies par Manfred Ernst en 1994 (Winds of Change) et dans le cadre du livre collectif qu’il a dirigé plus récemment (Globalization and the Re-shaping of Christianity in Oceania, 2006).

 

medium_gideons.jpegLes Gédéons sont sans doute la plus ancienne des organisations évangéliques aujourd’hui actives dans le Pacifique. Fondée en 1899, The Gideons International est une association d’hommes d’affaires et de cadres d’origine américaine. Elle compte actuellement, selon ses propres estimations, plus de 250 000 membres et est présente dans plus de 180 pays. Sa principale activité consiste à distribuer gratuitement des bibles et le Nouveau Testament, notamment dans les hôtels. 63 millions de livres distribués chaque année : si vous avez trouvé un jour une bible dans le tiroir de la table de nuit de votre chambre d’hôtel, c’est sans doute aux Gédéons que vous le devez ! En Polynésie française, l’association des Gédéons a été créée en 1987 par plusieurs membres des assemblées de Dieu.


medium_youth.jpegYouth for Christ (YFC) a été fondée en 1944 aux Etats-Unis, à l'origine pour coordonner les efforts de jeunes organisateurs de rallies évangéliques au Canada, aux États-Unis et au Royaume Uni. Elle compte aujourd’hui 4500 équipiers et 26000 bénévoles, engagés dans des actions missionnaires dans plus de 100 pays. La création de cette organisation qui souhaitait impliquer les jeunes Américains dans un combat spirituel marqué à l’origine par la Guerre Froide a ouvert la voie à beaucoup d’autres: Billy Graham a été un des premiers équipiers de Youth for Christ, avant qu’il ne fonde en 1957 sa propre organisation (la Billy Graham Evangelistic Association). YFC a également soutenu la création de World Vision. En Océanie, YFC a des bureaux permanents en Australie, en Nouvelle-Zélande, à Fidji et aux Samoa.

 

medium_worldvision.jpegWorld Vision a été fondée en 1950 par Bob Pierce, alors missionnaire américain en Asie. Il s’agit d’une ONG évangélique de lutte contre la pauvreté et d’aide à l’enfance déshéritée. En Papouasie Nouvelle-Guinée, World Vision se consacre principalement aux soins élémentaires, l’eau, l’hygiène, le développement de micro-entreprises et de l’agriculture, l’alphabétisation. Elle intervient dans toute la région en apportant une aide humanitaire en cas de catastrophes naturelles. Elle est aussi active à Tonga, à Fidji et aux îles Salomon. 

 

medium_ywam.jpegJeunesse en Mission (Youth With a Mission, YWAM), fondée en 1960 par un pasteur de jeunesse des assemblées de Dieu californiennes, Loren Cunningham, compte 16000 équipiers à plein temps dans 173 pays. En 1967, une première campagne d’évangélisation en Nouvelle-Zélande lui a permis de s’implanter en Océanie, en recrutant des missionnaires parmi les Pakeha (Néo-zélandais d’origine européenne) des églises protestantes et parmi les communautés polynésiennes, notamment dans le quartier de Ponsonby à Auckland. Ces derniers ont contribué au cours des décennies suivantes au développement de YWAM dans l’ensemble des îles du Pacifique. Deux éléments ont en outre favorisé ce développement :
- L’ouverture en 1978 d’une université (Pacific and Asia Christian University, rebaptisée en 1988 Université des nations après qu’elle ait ouvert d’autres campus dans le monde) sur l’île de Kona (Big Island, Hawaii).
- Le ministère Island Breeze, fondé en 1979 par le Samoan Sosene Le’au, qui vise à réhabiliter des traits culturels polynésiens tels que les danses comme expression légitime de la foi chrétienne et moyen d’évangélisation.
Outre ses programmes d’activités tournées vers la jeunesse, YWAM est aussi présente dans le Pacifique par le biais de l’action humanitaire, avec des bateaux d’assistance (Mercy Ships et Marine Reach).

 

medium_campus.jpegCampus Crusade for Christ est née en 1951 sur le campus de l’University of California à Los Angeles (UCLA), sous l’impulsion de Bill et Vonette Bright. C’est aujourd’hui l’une des quatre plus grandes associations missionnaires américaines, présente dans près de deux cents pays. Elle a notamment produit et diffusé le film Jesus, traduit dans plus de 130 langues et diffusé dans plusieurs îles du Pacifique. Outre la Nouvelle-Zélande et l’Australie, elle a des bureaux permanents en Papouasie Nouvelle-Guinée, au Vanuatu, à Fidji, à Tonga et aux îles Salomon.

 

medium_logoa.gifWycliffe Bible Translators International. Sachant que l’Océanie compte pour un tiers des 6000 à 6500 langues parlées dans le monde, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’association Wycliffe y ait déployé son activité, qui porte essentiellement sur la traduction de la Bible en langues locales. Cette organisation a été fondée en 1930 et a pris le nom de John Wycliffe, premier traducteur de la Bible en anglais. En 1992, M. Ernst notait des activités en Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, au Vanuatu, aux îles Salomon, en Papouasie Nouvelle-Guinée et en Micronésie.

 

Émergence de réseaux régionaux : l’assemblée de prière du Pacifique
Nées en 1991, avec une première réunion aux îles Salomon, les assemblées de prière sont un mouvement régional qui regroupe chaque année des délégations du Pacifique et des églises chrétiennes du pays d’accueil afin de prier « pour les nations », dans un combat spirituel en faveur de la paix, de la réconciliation et pour une gouvernance inspirée par les principes chrétiens. Ses animateurs sont issus aussi bien des courants évangéliques des églises protestantes historiques que des églises évangéliques et pentecôtistes, des îles du Pacifique et des communautés polynésiennes de Nouvelle-Zélande. En 1998, la 8ème assemblée s’est déroulée à Tonga, en présence du roi et des représentants des églises pentecôtistes, mais aussi catholiques, anglicanes et adventistes. En 2003, les participants à la 13ème assemblée ont été accueillis au Parlement du Vanuatu. En 2004, la 14ème assemblée a eu lieu à Tahiti et a été précédée d’une marche pour Jésus (le mouvement Global March for Jesus, qui  a été lancé en 1987 à Londres par plusieurs leaders évangéliques, dont le représentant local de YWAM, est aujourd’hui un mouvement mondial).

 

Photo : mission au Vanuatu (www.bvbid.org/Vanuatu.htm). 

03 novembre 2006

Sea, church and sun : tourisme et religion en Polynésie

medium_touriste-eglise.2.jpgLe développement du tourisme de masse, à partir des décennies 1950-1960, a suscité chez les responsables d’églises ou d’organisations missionnaires des réactions souvent inquiètes, voire hostiles, mais aussi des influences croisées et des espoirs plus ou moins réalistes. Petit tour d’horizon des relations compliquées entre touristes et églises dans les îles polynésiennes.
 

Du touriste au pèlerin ? Les églises entre hostilité et espoir

En 1969, le conseil œcuménique des églises organisait une conférence mondiale sur le tourisme, qui a constitué un premier repère, avant que ne se mette en place, en 1982, la coalition œcuménique sur le tourisme, l'ECOT ou ECTWT (Ecumenical Coalition on Third World Tourism). La Pacific Conference of Churches, qui rassemble les églises chrétiennes historiques du Pacifique (protestantes et catholique) en fait bien sûr partie et ses prises de position, comme celles des églises membres, suivent généralement les mêmes orientations que celles de l’ECOT. Celle-ci, à l’occasion de la journée mondiale du tourisme, le 27 septembre 2006, a une nouvelle fois affirmé un point de vue extrêmement critique sur l’industrie touristique : un « big business », une entreprise de domination et d’exploitation des communautés locales et de leur environnement. « Ce sont les pays riches qui dictent les paramètres du secteur », écrit-elle, « la libéralisation du secteur du tourisme est potentiellement désastreuse et n’est pas la bonne voie pour faire du tourisme une activité économique soutenable ». Pourtant, un autre tourisme est possible, « fondé sur ce qui bénéficie aux populations, qui protège leur intégrité ». Dans un texte de décembre 2004, le directeur exécutif de l’ECOT, Ranjan Solomon, rêvait d’un touriste qui se convertirait…en pèlerin :

« Quand des relations justes s’établissent dans le tourisme entre réalisation et responsabilité sociale, alors le tourisme agit comme un acte de pèlerinage au service de la population et de la nature. Car un pèlerin n’est pas un simple touriste. Trois points de distinction me paraissent pertinents :
- Le pèlerin s’avance avec sensibilité sur la Terre Sacrée et les espaces où il entre – le touriste a tendance à piétiner cet espace sacré.
- Le pèlerin respecte ses hôtes et acceptent leurs coutumes, essaie d’apprendre d’eux tout en offrant de partager ses propres coutumes. Le touriste voit souvent les coutumes de son hôte comme un bon produit qu’il vaut mieux réserver au spectacle du « evening show » !
- Le pèlerin est humble et a la patience d’attendre, pour faire les choses, que son hôte soit prêt également. Le touriste peut être pressé, hâtif et même arrogant. »
 
En Polynésie française, l'église protestante historique (église évangélique de Polynésie française, devenue en 2004 église protestante ma'ohi) s'est élevée à plusieurs reprises contre ce qu'elle considère comme les effets néfastes du tourisme : mauvaise influence sur les moeurs locales (alcoolisme, sexualité débridée et prostitution, jeux d'argent), vente des terres et dégradation de l'environnement. Pour autant, si les paroisses comme Tiroama à Papeete (mentionnée par tous les guides touristiques), apprécient modérément que des touristes en short s'installent le dimanche matin dans le temple, appareil photo en bandoulière, pour "visiter" les mamas en robe et chapeau et écouter les chants polynésiens traditionnels, dans d'autres paroisses, il n'est pas rare que le pasteur prévoit quelques mots de bienvenue, en français ou en anglais, pour des visiteurs qui sont aussi parfois des protestants (notamment américains).
 
Tourisme et théologie de la culture à Moorea
Gwendoline Malogne-Fer a consacré la dernière partie de sa thèse de doctorat aux évolutions théologiques récentes de l’église protestante polynésienne historique. Elle s’y intéresse notamment aux circonstances qui ont fait de l’île de Moorea, troisième destination touristique de Polynésie française après Tahiti et Bora Bora, un haut lieu d’une théologie culturelle axée sur la terre et la langue ma’ohi. Ainsi, c’est à Moorea que l’on a le plus de chance d’assister à une célébration de la cène recourant non au pain et au vin mais à la chair et à l’eau du coco ou au ‘uru (fruit de l’arbre à pain). La diffusion de cette « cène ma’ohi » dans la plupart des paroisses de cette île, note-t-elle, est en partie due à « la présence de touristes anglophones dans les paroisses de Moorea (et tout particulièrement dans le temple de Papetoai, souvent cité dans les guides touristiques) [qui] a incité l’église à envoyer sur l’île des pasteurs maîtrisant l’anglais, c’est-à-dire dans les faits, des pasteurs ayant poursuivi leurs études théologiques au Pacific Theological College à Fidji, où ils ont pu se familiariser avec les enseignements de la théologie du coco".
On peut aussi penser que la forte demande de mise en spectacle de la culture locale exprimée par l'industrie touristique a contribué à ce renouveau culturel, en suscitant par exemple la formation d'associations de danse et en valorisant - même sous une forme stéréotypée - l'identité culturelle polynésienne. Toutefois, on n'observe pas une dynamique comparable dans l'île de Bora Bora, où le tourisme domine beaucoup nettement l'économie et la vie de l'île (Moorea est aussi une île agricole, qui produit notamment des ananas et compte une usine de jus de fruits).
  
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Island Breeze, "rédemption des cultures" et lu'au à Hawaii
 
Les relations croisées entre tourisme et christianisme sont encore plus nettes dans le cas de Island Breeze, un ministère de l'organisation internationale Youth With a Mission (YWAM, d'orientation évangélique et charismatique) fondé en 1979 par le Samoan Sosene Le'au avec d'autres étudiants de l'université hawaiienne de YWAM (Kona, Big Island). Il s'agissait de revendiquer la "rédemption" d'expressions culturelles polynésiennes tenues, depuis l'époque missionnaire, à l'écart du temple par les églises protestantes historiques - la danse en particulier - pour en faire une forme légitime de louange chrétienne et un instrument d'évangélisation. A travers l'organisation de spectacles et de formations, Island Breeze a repris très largement les modes de mise en spectacle des cultures polynésiennes développées par l'industrie touristique, tout comme elle a fait sienne l'idée que le tourisme est un formidable vecteur de rencontres et d'échanges interculturels. Ses spectacles célèbrent la diversité des cultures polynésiennes en mettant en scène des danses et des chorégraphies facilement identifiables : hula hawaienne, danse du feu samoane, aka des Maori de Nouvelle-Zélande, tamure tahitien.
Island Breeze présente deux versants que l'on aurait pu penser inconciliables : d'un côté une contribution indéniable à des mobilisations culturelles en Polynésie et une revalorisation de la culture en milieu protestant évangélique ; de l'autre une entreprise hawaiienne d' "entertainement". Car si dans d'autres pays, comme en Nouvelle-Zélande, Island Breeze se concentre  sur la formation et l'évangélisation, chaque semaine à Kona les touristes se pressent au King Kamehameha’s Kona Beach Hotel pour assister à la lu'au de Island Breeze Productions, une soirée dîner-spectacle animée depuis plus de vingt ans par des danseurs qui sont aussi des missionnaires de YWAM.
 
 
medium_CICC_Matavera.2.JPGA Rarotonga (îles Cook) : le touriste, futur converti ?
 
La Cook Island Christian Church n'organise pas de dîner-spectacle pour les nombreux touristes qui visitent chaque année Rarotonga, l'île principale des îles Cook (petit État polynésien associé à la Nouvelle-Zélande), mais plusieurs de ses pasteurs nourrissent l'espoir que leur intérêt pour la culture locale conduise finalement quelques touristes à la conversion. A Rarotonga, assister au culte dominical de cette église protestante historique (et largement majoritaire) est une activité touristique à part entière et cette présence étrangère - parfois importante, notamment au temple d'Avarua, la capitale - ne rebute pas les pasteurs. Au contraire ! Ils n'oublient jamais de traduire une partie au moins de leur prédication en anglais, ce qui permet aux plus jeunes de suivre (la pratique de la langue polynésienne étant en fort recul) mais aussi de s'adresser à ces touristes occidentaux venus de pays où, vu de Polynésie, le christianisme n'est plus ce qu'il était à l'époque de la London Missionnary Society (la LMS qui contribua à la christianisation des îles polynésiennes au 19ème siècle). Convertir les touristes, c'est donc engager, comme le revendiquent aujourd'hui plusieurs organisations évangéliques en Océanie, un "reversing process" qui verra un jour les "extrémités de la terre" re-christianiser l'Occident, aux côtés des missions africaines et asiatiques déjà à l'oeuvre. C'est aussi perpétuer un esprit missionnaire qui du 19ème jusqu'aux années 1980 a poussé plusieurs Cook Islanders à partir évangéliser les îles mélanésiennes (Papouasie Nouvelle-Guinée et salomon en particulier).
 
A Rurutu (îles Australes), voyage organisé au pays de la tradition protestante
Dans un article publié par la revue Géographie et Cultures en 2004, G. Malogne-Fer et moi nous étions intéressés aux enjeux du développement touristique sur l'île de Rurutu, dans l'archipel des Australes (Polynésie française) et à cette «mise en fiction du monde» développée par l’industrie moderne du tourisme, qui voit « la conversion des uns en spectateurs et des autres en spectacle», selon les  termes de Marc Augé (L’impossible voyage, le tourisme et ses images, Rivages, Paris, 1997). Suscité par la présence régulière de baleines à bosses, ce développement touristique fondé essentiellement sur des pensions de famille, en dépit de ses proportions encore modestes, n'est pas sans effet sur la représentation de l'île et de sa culture que donnent à voir ses habitants, y compris dans le domaine religieux. Rurutu est en effet connue, comme les îles Australes dans leur ensemble, pour être une terre de tradition protestante, les voyagistes n'hésitant parfois pas à prétendre, comme le faisait il y a quelques années une campagne d'Airmedium_rurutu_landsby.2.jpg Tahiti, que le temps s'y est "arrêté", permettant ainsi aux touristes de visiter, sans avoir à inventer une machine à remonter le temps, "la Polynésie d'autrefois". Dans cette fiction polynésienne et touristique, le protestantisme occupe donc une place centrale et plusieurs événements religieux sont aussi présentés comme des attractions touristiques : le me, collecte annuelle de l'église et la visite des maisons, rituel instauré au 19ème siècle par les missionnaires pour s'assurer de la bonne marche de la "civilisation" (entretien de la maison, objets tressés et décoration, toilettes extérieures, etc.) qui attire aujourd'hui autant de paroissiens que de touristes, trop heureux de pouvoir à cette occasion pénétrer l'intimité de la culture rurutu - où plutôt celle des quelques maisons dont les propriétaires acceptent encore d'ouvrir les portes.
 
 
(Photos, de haut en bas : cathédrale de Papeete, www.ville-papeete.pf ; Island Breeze Productions ; G. Malogne-Fer ;  www.sydhav.no)

22 octobre 2006

Louis Levant, itinéraire d’un pasteur pentecôtiste en Océanie française

medium_louis2.2.jpgIl y a une semaine, le 14 octobre, le pasteur Louis Levant, ancien président des assemblées de Dieu de Polynésie française et pasteur de l’église d’Orovini à Papeete, quittait Tahiti pour retourner vivre dans son pays d’origine, la Nouvelle-Calédonie. Arrivé en Polynésie française en 1979, il a joué pendant 27 ans un rôle de tout premier plan dans l’émergence et la structuration de cette église, si bien que reprendre les principales étapes de son parcours, c’est aussi revisiter l’histoire du pentecôtisme polynésien. Je n’en reprendrai ici que quelques-unes.

Vietnamien du pays minier néo-calédonien
Né de parents vietnamiens, venus de l’Indochine française pour travailler dans les mines de nicklel, de chrome et de manganèse en Nouvelle-Calédonie, Louis Levant a grandi dans une famille de 14 enfants, installée à 400 kilomètres au nord de Nouméa. Comme ses parents, il fréquente alors l’église catholique. « La préoccupation première de mes parents, c’était de survivre », me disait-il lors d’un entretien en janvier 2001. « Mes parents travaillaient dans les mines, ils avaient un numéro, c’était peut-être plus facile pour le contremaître. Ils ont travaillé sur les mines de nickel, ils ont acheté un petit bouiboui et avec les économies après, ça s’est agrandi, le petit bouiboui est devenu un magasin ».

Mobilité individuelle et conversion
En 1970, Louis Levant part à Montpellier pour suivre des études de droit. « À cette époque, dit-il, je croyais en Dieu, c’est vrai, mais ma seule préoccupation, c’était de finir mes études, je voulais faire haute administration ou barreau, avec un ami mélanésien. » C’est là qu’il se convertit au pentecôtisme, des circonstances que l’on retrouve très fréquemment dans les itinéraires pentecôtistes : une mobilité sociale et géographique qui éloigne du milieu familial et renforce la conviction qu’il faut par soi-même trouver le moyen de « faire sa vie » ; la rencontre avec des jeunes qui vivent le christianisme non comme un héritage obligé mais un engagement personnel. À la même époque, l’organisation Youth With a Mission (Jeunesse en Mission) recrute, dans le quartier polynésien de Ponsonby à Auckland, de futurs « équipiers » parmi la jeune génération polynésienne née en Nouvelle-Zélande ou venue y étudier. Exode rural, migrations internationales, mobilité sociale : le pentecôtisme est d’abord une religion de la mobilité.
A Montpellier, Louis Levant rencontre des étudiants pentecôtistes qui distribuent des bibles au restaurant universitaire. Il accepte leur invitation pour des réunions de jeunesse et de prière où l’on parle de guérisons, de vies transformées puis rejoint une petite église pentecôtiste de la région.

Missions pentecôtistes dans le Pacifique francophone et protestantisme chinois
L’action missionnaire des assemblées de Dieu françaises, qui s’organise à partir de 1955 (les assemblées elles-mêmes sont créées en 1932) se concentre sur les colonies françaises, qui accèdent à l’indépendance au cours des années 1960, et sur les DOM-TOM : Gabon, Haute-Volta, Côte d’Ivoire, ancienne Indochine, la Réunion. Elle est présente dès 1955 en Nouvelle-Calédonie. Mais son implantation en Polynésie française est beaucoup plus tardive et emprunte des chemins détournés (cf. article « Une histoire hakka ») : c’est d’abord au sein de la communauté chinoise de Tahiti, sous l’impulsion d’un évangéliste sino-américain, que le pentecôtisme y apparaît en 1967.
En 1979, lorsque Louis Levant, devenu pasteur des assemblées, est appelé en Polynésie française pour seconder Roger Albert, il rejoint donc une église chinoise, l’église Alléluia dont Roger Albert est le pasteur depuis 1975. Son arrivée est liée à une crise survenue entre missionnaires français, sur une question essentielle et qui déterminera toute l’histoire du pentecôtisme polynésien : faut-il créer des églises communautaires, regroupant séparément les Chinois, les Polynésiens, les Popa’a (Européens, blancs) ou une seule église transculturelle ?
Le pasteur Réaux, ancien missionnaire en Afrique, penche pour la première solution. Désavoué par la direction des missions, il crée l’église Morija, qui s’éteint en 1986. Devenu pasteur d’Alléluia, Louis Levant – comme Roger Albert – refuse tout repli communautaire, qu’il considère comme une forme de « racisme » et lance des campagnes d’évangélisation qui, en amenant à Alléluia des Polynésiens de toutes origines, entraîneront son licenciement en 1982.
Les assemblées de Dieu polynésiennes sont donc nées de cette rupture entre la direction d’Alléluia et Louis Levant qui, suivi par 80% des fidèles environ, a lancé à cette époque, dans la vallée de Titioro, la première assemblée. Les années 1980 et 1990 ont vu l’essor rapide de cette église, à Tahiti (Papeete, presqu’île de Taravao) puis dans les îles. Dans le même temps, elle reste perçue par beaucoup de Polynésiens comme une affaire de Chinois, « les Alléluia » : jusque dans les années 2000, on entend dire que « ce sont des Vietnamiens qui font ça » (le beau-frère de Louis Levant, Albert Richardson, l’a rejoint en tant que missionnaire, mais l’église compte désormais plusieurs pasteurs locaux).

Pasteur Levant sur RTV
Sous la présidence de Louis Levant, les assemblées de Dieu ont créé plusieurs associations de jeunesse, installé des équipes d’aumônerie à l’hôpital et à la prison. Mais aucune de ces initiatives n’a eu un impact comparable à celui de la station de radio ouverte en 1997, te vevo o te tiaturira’a (RTV, la « radio de l’espoir »), première radio chrétienne en Polynésie française (1). En 2000, un sondage Louis Harris estimait à plus de 30000 le nombre de personnes qui connaissent RTV dans les îles Sous-le-Vent et entre 4400 et 7700 le nombre de ses auditeurs tout au long de la semaine.
Parfois surnommé « pasteur gadget » par les fidèles, pour son goût immodéré des innovations technologiques, Louis Levant s’est beaucoup investi dans cette entreprise qui lui a ouvert les portes de beaucoup de foyers polynésiens, bien au-delà des murs de son église : dans leur voiture, au bureau, à la maison, des Polynésiens protestants, adventistes ou catholiques écoutent « Levant, le matin sur RTV ». Jusque dans les bureaux de l’église protestante ma’ohi, on entend RTV, qui ne se présente jamais comme la radio des assemblées (ce qu’elle est, objectivement) mais comme une radio « chrétienne ».
Or, ce type de média entretient des affinités évidentes avec les attentes contemporaines vis-à-vis de la religion : une expérience personnelle, quelque chose de « spirituel mais pas religieux » que l’on peut construire en partie par soi-même en dehors de l’autorité institutionnelle, en lisant les livres des évangéliques nord-américains, en écoutant la radio ou en assistant aux concerts organisés par RTV – le québécois Luc Dumont, Exo.

A suivre…
En 2004, le pasteur Éric Barber a succédé à Louis Levant à la présidence des assemblées. De mère polynésienne, c’est avant tout un évangéliste, à l’initiative des missions lancées depuis 2000 aux îles Marquises, tandis que Louis Levant serait plutôt un « pasteur-berger », davantage tourné vers l’accompagnement des membres de l’église que vers la conquête de nouveaux membres. Louis Levant a choisi de suivre des formations à l’église Nouvelle Vie de Longueuil, une méga-église de la banlieue de Montréal avec laquelle il entretient depuis plusieurs années des relations suivies et qui est aussi un des pôles majeurs d’innovation au sein du pentecôtisme francophone. Un pôle qui contrebalance notamment l’orientation très conservatrice des assemblées de Dieu françaises et diffuse en particulier les méthodes du counseling ou psychologie chrétienne – un secteur qui connaît au sein du protestantisme évangélique un engouement considérable.
Louis Levant a rejoint les assemblées néo-calédoniennes, historiquement proches des assemblées françaises du nord de la France (plus conservatrices qu’au Sud), afin de participer à la formation des pasteurs et à la mise en place d’un réseau pentecôtiste francophone dans le Pacifique. Une raison supplémentaire pour entreprendre l’étude sociologique du pentecôtisme et plus largement du protestantisme évangélique néo-calédonien qui, comme je le soulignais dans une note en juillet dernier, reste à faire.
 
 
1. Il y a aujourd'hui en Polynésie française quatre stations de radio créées par des églises : l'église adventiste du septième jour, l'église catholique et, depuis peu, l'église protestante ma'ohi.

08 octobre 2006

Deep Inside with the Holy Spirit : Surfeurs Chrétiens dans le Pacifique

medium_CS_NZ_2.jpegAu début des années 1980, dans le sillage des différents mouvements de «sportifs chrétiens» qui voient alors le jour en terrain protestant évangélique nord-américain, de jeunes surfeurs australiens créent la première association de Surfeurs Chrétiens, destinée à évangéliser les milieux du surf, a priori bien éloignés des valeurs de modération et de la mise en ordre des vies personnelles prônées par le protestantisme évangélique. Mais les jeunes évangéliques, surtout ceux qui sont «nés dans l’église», ont aussi envie de se distinguer du rigorisme parental et de la société environnante trop «tièdes» en affirmant une identité chrétienne, radicale, moderne et sportive. C’est porté par cet effet de génération, puis par l’effet