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14 septembre 2007

Tahiti malade de ses politiques ? Entretien avec J.-M. Regnault

6add8c983b06c4c40d802ecd6d0cbeec.jpgHistorien spécialiste de la vie politique polynésienne, Jean-Marc Regnault est notamment l’auteur d’un livre paru en 2004, Taui ou le pouvoir confisqué, écrit en réaction au renversement du premier gouvernement Temaru (de mai à octobre 2004) et qui a eu un retentissement important en Polynésie française – où il s’est vendu à plus de 4000 exemplaires.
Dans son dernier livre, Tahiti malade, malade de ses politiques (2007, éditions de Tahiti), il revient sur la situation socio-économique et les mœurs politiques de ce pays d’outre-mer, l’opposition stérile entre «autonomistes» et «indépendantistes», l’héritage des années Flosse, l’expérience décevante des gouvernements Temaru. J.-M. Regnault a en outre coordonné avec Jean Baubérot un ouvrage collectif (à paraître prochainement aux éditions Les Indes Savantes) sur les relations entre églises et autorités publiques dans l’outre-mer français.
Alors qu’Oscar Temaru vient d’être réélu à la présidence du gouvernement de Polynésie française après à une alliance – de circonstance? – entre les fidèles de Gaston Flosse et celui qui est depuis plusieurs décennies son premier opposant pour renverser, le 31 août dernier, le gouvernement Tong Sang, il paraît utile de faire le point sur l’état actuel du paysage politique polynésien et, au passage, sur les relations entre églises et politique.
 
(Entretien réalisé le 14 septembre 2008 par Y. Fer et G. Malogne-Fer)
 
Q. L’alliance entre Oscar Temaru et Gaston Flosse, plusieurs fois évoquée au cours des derniers mois, était-elle un jeu de dupes ou peut-on imaginer qu’elle voit vraiment le jour? Comment peut-on expliquer un rapprochement aussi déconcertant?
JMR. Tout est possible en Polynésie française, même l’invraisemblable. Cette alliance apparemment contre nature doit être appréciée en fonction de trois angles :
- Il y a l’aspect tactique, donc effectivement un jeu de dupes entre les deux grandes forces, chacune espérant tirer un bénéfice de ce67910822b2faa0ef660e10f8ee3cdf16.jpg rapprochement peut-être temporaire
- Il y a le pragmatisme de Gaston Flosse. En 1978, quand il comprit qu’il ne pourrait plus s’opposer à la montée de l’autonomie, il devint «super autonomiste» avec l’idée de capter le mouvement à son profit, ce qu’il réussit. En 2007, il comprend qu’on ne pourra s’opposer indéfiniment au mouvement indépendantiste (et à ses alliés). Sans doute espère-t-il contrôler ce mouvement et le dominer…
- Il y a l’exaspération de Gaston Flosse à l’égard de l’Etat, chaque fois que le gouvernement central choisit un autre leader que lui-même.
Le problème est que cette fois, Gaston Flosse est affaibli et qu’il a en face de lui l’UPLD, une force plus importante que la sienne. De plus, c’est l’UPLD qui a davantage de chance de capter l’électorat populaire qui jusque-là votait encore Tahoera’a par clientélisme.

Q. Gaston Flosse a 76 ans, Oscar Temaru 63 ans, le même âge qu’Émile Vernaudon (qui a souvent joué le troisième homme en ralliant tantôt un camp, tantôt l’autre). Peut-on espérer en Polynésie française l’émergence d’une nouvelle génération politique ?
JMR. Forcément cela viendra. Mais les mentalités ont été forgées par le colonisateur et ses prolongements : assistance, clientélisme, rapports de soumission au pouvoir central.

Q. Y a-t-il un décalage entre les aspirations des Polynésiens et le comportement de la classe politique locale?
JMR. Oui et non. La population est scandalisée, mais en même temps, elle pardonne beaucoup pourvu qu’elle bénéficie des retombées des comportements apparemment aberrants.
 
f494f5238cce399ab92292489c7223b4.jpgQ. La candidature de Ségolène Royal, qui a recueilli en Polynésie française des scores importants, a semblé y conforté  l’idée que « l’heure des femmes » était peut-être venue. Nicole Bouteau (photo ci-contre) a dû quitter son mandat à l’assemblée polynésienne, Béatrice Vernaudon n’a pas été réélue députée. Que représentent-elles et que peuvent-elles espérer aujourd’hui?
Le problème hommes/femmes ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en métropole. Si une femme a du charisme, elle sera acceptée. Les deux personnes citées disposent d’atouts non négligeables pour jouer un rôle éminent dans les années futures. Il reste à Nicole Bouteau à faire davantage de politique que de morale et à Béatrice Vernaudon à définir une ligne claire.
 
Q. Durant la dernière présidence d’Oscar Temaru, on a vu se constituer à l’assemblée un nouveau groupe, celui des «îliens», élus des îles dites «éloignées», qui sont aujourd’hui les alliés de Gaston Tong Sang. Faut-il y voir une stratégie de quelques élus opportunistes ou plus profondément, une manière de faire exister à l’assemblée «l’autre Polynésie»: les 25% de Polynésiens qui vivent loin de Tahiti et Moorea, aux Marquises, aux Tuamotu, aux Australes et aux Iles Sous-le-Vent ?
Comme le disait Alexis de Tocqueville, à défaut d’enrichissement par l’industrie, la politique permet de capter les fonds publics. Tant qu’il n’y aura pas de développement propre des îles éloignées, la politique restera la seule source d’enrichissement, donc la tendance à l’opportunisme n’est pas prête à disparaître.
 
Q. Le Tavini a choisi pour emblème une croix chrétienne, on sait qu’Oscar Temaru est un catholique fervent et son bras droit Antony Geros, lorsqu’il était président de l’assemblée, avait été jusqu’à accrocher une croix dans l’hémicycle. Le parti indépendantiste est-il un parti chrétien?
dcd4ce58faa5dc1e93074ee1783d9175.jpgLa croix représente davantage la souffrance que le Christ lui-même. La culture locale, l’histoire locale ne permettent pas de poser les termes du combat politique en termes de luttes de classes, d’oppositions sociales, pas davantage sous l’aspect de de l’affrontement droite/gauche. La culture commune aux Polynésiens étant le christianisme, seul le langage biblique permet aux gens de se repérer.

Q. Vous vous demandez dans votre livre «comment ce peuple qui se dit chrétien reste-t-il insensible aux rapports accablants contre la gestion du Tahoeraa» (le parti de G. Flosse). La religion occupe une place considérable dans la société polynésienne, mais on a souvent l’impression que les églises n’ont pas réellement d’influence sur les choix politiques de leurs fidèles, simples électeurs ou responsables politiques? Est-ce vraiment le cas?
La religion est un signe d’appartenance fort. Il entre cependant en concurrence avec d’autres appartenances comme la famille ou le clan. Les Eglises de Polynésie française n’ont guère plus d’influence pour «moraliser» les fidèles que les Eglises n’importe où dans le monde. Si les gens qui assistent aux offices religieux étaient meilleurs que les autres, cela se saurait…
En PF comme ailleurs, les partisans de telle ou telle personnalité politique imaginent toujours que les reproches faits à leur leader résultent d’un complot organisé par les adversaires. Et, quand ils reconnaissent les faits, ils ajoutent immédiatement que les «autres» ont fait pire…

Q. La laïcité à la française a-t-elle un sens en Polynésie française?
La laïcité n’a aucun sens parce qu’elle ne correspond à aucun combat historique. Au contraire même, les Eglises ont plutôt contribué à la protection des autochtones et à la sauvegarde d’une partie de leur patrimoine culturel. Souvent, en Polynésie française, le mot laïcité est synonyme d’athéisme. N’oublions pas non plus que la loi de 1905 sur la Séparation des Eglises et de l’Etat n’a pas été rendue applicable ni que les Eglises comblent souvent les insuffisances des autorités civiles.

Q. Où en sont aujourd’hui les relations entre les acteurs politiques locaux et l’État ? Y aura-t-il un jour en Polynésie française un « État impartial » et quelle est, au-delà des compétences accordées par le statut de 2004, la véritable autonomie du gouvernement local vis-à-vis de l’État central?
d1062cb8107ea12950e9c9f0edec2aa3.jpg L’Etat peut-il être impartial tant que les électeurs d’outre-mer peuvent faire ou défaire une élection nationale? Peut-il l’être tant que les dirigeants nationaux n’ont qu’une connaissance limitée des réalités de l’outre-mer? En Polynésie, il y a toujours eu un leader protégé par le gouvernement central et c’est au travers de lui que ce gouvernement entendait contrôler le Territoire. Nicolas Sarkozy n’a pas failli à la tradition et il a immédiatement pris le parti de G. Tong Sang sans chercher à connaître sa représentativité. Le défaut de l’autonomie, c’est d’avoir négligé l’aspect économique. Avec le temps, la dépendance économique et financière n’a fait que croître. Un gouvernement central peut asphyxier tout gouvernement local qui lui déplairait.
 
Q. L’économie polynésienne, justement, avec un niveau de vie globalement élevé mais de grandes inégalités sociales, dépend énormément des généreux transferts de la métropole. Comment imaginer une indépendance politique dans ces conditions?
N’était-ce pas une volonté délibérée de G. Flosse de jouer sur le registre d’une autonomie apparente pour contrer les indépendantistes et sur le registre de la prospérité artificielle pour empêcher les électeurs d’envisager une rupture avec la France? L’autonomie économique est sans doute un leurre, mais le bon sens commanderait de la rechercher de façon à se mettre autant que faire se peut à l’abri des aléas de l’histoire future de la France ou du monde.
L’indépendance politique est toujours possible. Il reste aux acteurs à faire en sorte qu’elle soit la moins douloureuse possible avec la métropole ou l’Europe.
De toute façon, la revendication indépendantiste ne ressortit pas de considérations réellement objectives. Elle se nourrit de frustrations, de rêves, d’ambitions aussi. Le drame, c’est que l’ancienne puissance coloniale ne comprend jamais à temps les mécanismes qui nourrissent la montée du nationalisme.

Q. Comment voyez-vous les prochains mois, avec un gouvernement qui n’a toujours pas de majorité stable et l’annonce par le secrétaire d’État à l’outre-mer, Ch. Estrosi, de prochaines élections de l’assemblée locale, selon un nouveau mode de scrutin ? 
Je ne lis pas dans le marc de café. Toutefois, même si le président n'a pas obtenu la majorité absolue, il semble clair que beaucoup d'élus du Tahoeraa ne souhaitent pas le renverser. Il faudrait toutefois que le nouveau gouvernement aille vite et prenne des mesures courageuses. Son temps est compté si le gouvernement central veut un retour rapide aux urnes, mais il est assez incroyable que ce gouvernement central semble vouloir légiférer sur le système électoral sans en référer à l'assemblée de Polynésie française. Ce qu'il propose est en fait l'organisation du désordre, avec un émiettement voulu des forces politiques (par le biais d'une proportionnelle quasi-intégrale et d'une multiplication des circonscriptions). Voudrait-il démontrer que l'autonomie n'est pas viable qu'il ne s'y prendrait pas autrement. Mais qu'envisage-t-il ensuite? Le jeu est bien dangereux.
 
 
 
Nb. Illustration État-gouvernement local: la haut-commissaire en Polynésie française avec O. Temaru, à Faa'a.

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