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polynésie - Page 9

  • Petite histoire d'une brève rencontre entre nationalisme polynésien et protestantisme évangélique (1963)

    graham.jpgpouvanaa.jpgDu 5 au 9 juin 1955, 8000 personnes en moyenne ont assisté chaque soir aux prédications du baptiste américain Billy Graham au "Vel’ d’Hiv" à Paris. On sait que Roland Barthes y était: dans un des articles de Mythologies, il interprète le succès de B. Graham comme un signe de la "fragilité mentale de la petite-bourgeoisie, classe où s’est surtout recruté, semble-t-il, le public de ces séances". Surtout, il y accuse l’évangéliste d’être avant tout au service de la croisade américaine contre le communisme, qui culmine entre 1950 et 1956 avec le maccarthysme et la "chasse aux sorcières" menée aux Etats-Unis: "l’athéisme de la France n’intéresse l’Amérique que parce qu’il est pour elle le visage préalable du communisme. 'Réveiller' la France, c’est la réveiller de la fascination communiste. La campagne de Billy Graham n’a été qu’un épisode maccarthyste."

    En mai 1963, lorsque B. Graham revient à Paris, une autre personnalité intéressante est dans l'assistance, un  homme qui n’était ni petit-bourgeois français ni sympathisant du maccarthysme et que l’on a même accusé – à tort – de communisme: Pouvanaa a Oopa, le "Metua", grande figure de la vie politique polynésienne de l’après-guerre et père spirituel du nationalisme polynésien. L’information figure dans le bulletin d’information de la fédération des églises évangéliques baptistes de France (FEEBF) de décembre 2008. Elle rappelle à la fois un épisode peu glorieux de l’histoire coloniale française et l’influence du christianisme dans l’élaboration d’un discours nationaliste polynésien après la seconde guerre mondiale.

     

    Pouvanaa, député polynésien

    huahine.jpgPouvanaa est né à Huahine (îles Sous-le-Vent) en 1895. Il a appris le métier de menuisier et combattu en France de 1917 à 1918, participant notamment à la bataille de la Marne. Dès 1941, il s’oppose à l’administration coloniale française, en réclamant une meilleure gestion du territoire, la radiation des fonctionnaires pro-Vichy et la reconnaissance de "l’Océanie française libre (...) comme réelle patrie en guerre aux côtés de l’Angleterre, l’Amérique, la Russie et la Chine et de toutes les nations combattant pour la liberté du monde" (Regnault, 1996: p. 32). Son combat lui vaut d’être emprisonné à plusieurs reprises. Après la guerre, les établissements français d'Océanie (on ne parle pas encore de Polynésie française) sont dotés d'une assemblée représentative et d’un représentant à l’assemblée nationale. En novembre 1946. Déclaré inéligible, Pouvanaa est remplacé par son épouse Louise Tumahai, qui obtient un score important: 37% des voix. En 1949, le décès du député Georges Ahne donne lieu à une élection législative partielle: Pouvanaa est facilement élu (62%) et fonde alors son parti, le Rassemblement démocratique des populations tahitiennes (RDPT). Son programme: "Tahiti pour les Tahitiens", avec davantage de pouvoir pour l’assemblée représentative, une justice indépendante, un soutien financier aux écoles religieuses et la reconnaissance du tahitien comme langue officielle. Il conclut sa lettre aux électeurs par ces mots: "Votez pour celui qui n’adore pas le Veau d’or. Votez pour celui qui a toujours confiance en Dieu". Plaidant pour un meilleur partage des richesses (il veut "prendre l’argent là où il est"), il est accusé par ses adversaires de communisme. "Je jure devant Dieu », réplique-t-il dans une mise au point publiée par les journaux locaux, "de ne jamais adhérer, de ne jamais professer, de ne jamais soutenir, la doctrine communiste".
    EPM haapiti.jpgLes communistes sont pourtant à cette époque l’un des meilleurs soutiens des mouvements anti-coloniaux, mais Pouvanaa se veut avant tout un chrétien. Son histoire familiale, dont G. Malogne-Fer et moi avions eu l’occasion de discuter en 2000 avec une de ses petites-filles, l’incitait à dépasser les frontières confessionnelles pour faire du christianisme une sorte de socle commun de l’identité polynésienne: né de parents protestants, il a été baptisé catholique et a été plus tard enfant de chœur au nom de l’amitié qui unissait son père à un père catholique. Sa plus jeune sœur est baptisée adventiste, pour des raisons similaires. Marié à une protestante et lui-même protestant, il rend donc régulièrement visite aux différentes églises locales et défend avant tout une stricte morale chrétienne. En 1942, il avait déjà demandé la fermeture des heiva.jpgdébits de boisson. En 1950, il critique cette fois les fêtes de juillet, qui sont l’occasion de concours de danses traditionnelles: il leur reproche de durer trop longtemps et d’entraîner les habitants dans des "exhibitions sauvages": ces danses sont à ses yeux un mauvais folklore, où les Tahitiens paraissent déguisés en sauvages – un point de vue pas très populaire parmi la population locale.

     

    Pouvanaa exilé: le nationalisme polynésien victime de la raison d'État

    En 1957, les EFO deviennent la Polynésie française et Pouvanaa est élu vice-président du nouveau Conseil de gouvernement local. Mais l'année regnault-pouvanaa.jpgsuivante, il échoue à convaincre les électeurs polynésiens de voter non au référendum sur la Constitution. Etroitement surveillé par les services de renseignement français, il est plus que jamais considéré comme une menace par un gouvernement français qui réfléchit déjà à une possible implantation d'un centre d'expérimentation nucléaire en Polynésie française, comme l'a montré J.-M. Regnault dans un livre publié en 2003, intitulé "Pouvanaa a Oopa, victime de la raison d'État. Les documents parlent". En octobre de cette même année, Pouvanaa est en effet accusé d'avoir donner l'ordre à ses partisans d'incendier la ville de Papeete. Arrêté, Pouvanaa est condamné en 1959 par une justice à l'évidence partiale, dont le but est avant tout de faire disparaître le leader nationaliste de la scène politique tahitienne: il est emmené en France, incarcéré environ 15 mois à la prison des Baumettes à Marseille et à Fresnes, puis assigné à résidence à partir de juillet 1962. En 1966, un décret lui octroiera une remise de peine et en 1969 il bénéficiera d'une amnistie, ce qui lui permettra d'être élu sénateur en septembre 1971.

     

    Une histoire baptiste

    C'est au cours des années d'assignation à résidence, entre 1962 et 1966, que l'histoire de Pouvanaa croise celle du baptisme français. Il séjourne en effet dans des maisons de retraite protestantes, en particulier la Roseraie, une maison dirigée par un pasteur baptiste à Pierrefonds, en Picardie. metua7.jpgC'est là que le sénateur Richard Tuheiava est allé rendre hommage à son prédécesseur après son élection en septembre 2008 (photo: La dépêche de Tahiti). Et c'est sans doute cette visite qui a réveillé les souvenirs des baptistes locaux, les incitant à les publier en décembre 2008 dans la lettre d'information de leur fédération nationale. Il reste à Pierrefonds des meubles, des portes et des boiseries que Pouvanaa a contribué à monter.  Il reste aussi cette anecdote, livrée par l'épouse du pasteur qui hébergeait le leader tahitien, Mme Bonnaud: "elle avait obtenu des 'Autorités' un accord pour que le résident surveillé puisse se rendre avec le car de l'Eglise baptiste de St Sauveur à Paris, pour écouter l'évangéliste Billy Graham". On ne sait pas ce qu'il en pensa, mais cette brève rencontre entre le nationalisme polynésien et le baptisme est en tout cas une bonne occasion de revenir sur l'itinéraire aussi exceptionnel que dramatique du premier grand homme politique polynésien de l'histoire contemporaine.

     

    Sources bibliographiques:

    Alex du Prel, "Innocence de Pouvanaa a Oopa, les documents parlent" (compilations de textes de J.-M. Regnault), Tahiti Pacifique, juin 2003.

    Jean-Marc Regnault, L'échec d'un nationalisme tahitien, Te Metua (1940-1964), Papeete, éd. Polymages, 1996.

    Jean-Marc Regnault, "Pouvanaa, l'alcool et les fêtes de juillet", Tahiti Pacifique, juillet 1994.

    Bruno Saura, Politique et religion à Tahiti, Papeete, éd. Polymages-Scoop, 1993 (chap. 3, "Pouvanaa a Oopa. Histoire d'un messianisme").

  • Pentecôtisme en Polynésie française sur Google Books

    couv-yf.jpg Des extraits du livre que j'ai publié en 2005 sur le pentecôtisme en Polynésie française sont désormais disponibles sur Google Books. Un bon nombre de pages passent ainsi en libre accès, pour tous ceux qui souhaitent y jeter un oeil, y faire des recherches par mots-clés ou avoir un aperçu assez complet du livre avant de le commander. Il suffit de cliquer ici. Bonne lecture !

  • Nouvelle-Zélande: victoire de la droite, échec des partis chrétiens

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    Dans une note de mars dernier, je vous parlais de la création du New Zealand Pacific Party, un parti polynésien se réclamant des valeurs chrétiennes fondé par un ancien député travailliste d'origine samoane, Taito Philip Field. À ses côtés, deux autres partis chrétiens étaient lancés dans la bataille en vue des élections générales:

    - Le Family Party, un parti très conservateur qui comprend notamment les anciens membres du parti Destiny New Zealand lancé en 2003 par la megachurch pentecôtiste Destiny Church (voir ma note du 11 octobre 2007).

    - Le Kiwi Party, où l'on retrouve de nombreux missionnaires de l'organisation évangélique Youth With a Mission (YWAM), dont les anciens députés Larry Baldock (ancien directeur national de YWAM aux Philippines) et Bernie Ogilvy (ancien directeur national en Nouvelle-Zélande). Le président du parti, Franck Naea, est lui-même un ancien président international de YWAM.

    urne.jpgIl restait à savoir quel écho ces trois partis trouveraient auprès des électeurs néo-zélandais et, plus particulièrement, combien d'électeurs polynésiens - regroupés essentiellement dans quelques circonscriptions des agglomérations d'Auckland et de Wellington - feraient passer leurs convictions religieuses avant des considérations politiques plus générales, les incitant plutôt à rester fidèles au Labour Party. Samedi dernier, les urnes ont livré leur verdict.

    Elles ont d'abord confirmé ce que les sondages annonçaient depuis plusieurs mois: après trois mandats successifs (depuis 1999), Helen Clark doit céder la place au National Party, un parti de centre-droit mené par John Key (deuxième photo en partant de la gauche), nouveau premier ministre, qui disposera au Parlement d'une majorité très confortable, renforcée par le soutien du parti conservateur Act New Zealand de Rodney Hide (photo de droite), du parti centriste United Future New Zealand et du Maori Party. Avec 6% et 8 élus, le Green Party (écologiste) de Jeanette Fitzsimons gagne un peu de terrain (1 point de plus qu'en 2005 et deux sièges suplémentaires), mais moins que prévu. Enfin, le Parlement comptera désormais 5 élus d'origine océanienne, ce qui est relativement peu mais constitue malgré tout un record. Quant aux partis chrétiens, ils ont tous perdu leur pari.

     

    Echec du New Zealand Pacific Party: pas de vote chrétien chez les Pacific Peoples

    tangata.jpgPour le parti de Taito Philip Field, l'équation était a priori assez simple: les Pacific Peoples, Polynésiens vivant en Nouvelle-Zélande, sont aujourd'hui 266,000 (6,9% de la population). Ils sont très attachés au christianisme, beaucoup plus pratiquants que l'ensemble de la population néo-zélandaise et ont été parfois heurtés dans leurs convictions chrétiennes par des lois votées au cours des dernières années par le gouvernement travailliste: légalisation de la prostitution, union civile ouverte aux homosexuels et plus récemment, la loi réprimant les punitions corporelles sur les enfants - dénoncée par des réseaux chrétiens militants comme "anti-famille". Mais convictions religieuses et vote chrétien restent deux choses distinctes et le New Zealand Pacific Party n'est pas parvenu à opérer la conversion des premières au second.

    Dans la circonscription de Mangere, un quartier polynésien au sud d'Auckland dont il était le député sortant, T.P. Field a recueilli seulement 22% des voix sur son nom et 10% en "party vote" (le Parlement néo-zélandais est élu à la proportionnelle et chaque électeur choisit un candidat et un parti). Il est loin derrière le candidat du Labour, Su'a William Sio, qui remporte le siège avec 52% des voix. Il faut dire que S. W. Sio est lui aussi Samoan, lui aussi titulaire d'un titre traditionnel samoan de matai (chef de famille) et lui aussi chrétien fervent. Lors de son entrée au Parlement, en avril 2008, il débutait son discours inaugural sua-william-sio-mppage.jpg(maiden speech) en expliquant comment, avant de rejoindre le Parlement, il avait tenu à se rendre à Samoa pour recevoir la bénédiction des anciens de son village et des diacres de l'église protestante - hiérarchie familiale et hiérarchie ecclésiale étant étroitement liées dans le système villageois traditionnel de Samoa.

    Autrement dit, entre deux Samoans chrétiens, les électeurs polynésiens ont choisi celui qui représentait de surcroît le parti ayant toujours accordé une attention particulière aux Pacific Peoples. Il y aura probablement dans les années à venir de plus en plus de mobilisations pour la défense des "valeurs chrétiennes" parmi les Polynésiens de Nouvelle-Zélande, mais l'échec électoral du New Zealand Pacific Party semble indiquer que ces mobilisations ne s'appuieront pas sur un parti politique, mais tout simplement sur les réseaux d'églises. Entre autres, parce qu'elles ne sont pas vécues comme des revendications politiques, mais sur le registre du droit à la différence culturelle, le christianisme se trouvant incorporé à une définition de l'identité distinctive des Pacific Peoples, dans le cadre d'une société multiculturelle.

     

    Kiwi Party: les "smackers" n'étaient pas au rendez-vous

    smacking.jpgLe Kiwi Party avait démontré ces derniers mois ses capacités de mobilisation, en déposant en août 2008 une pétition signée par 310,000 Néo-zélandais en faveur d'un référendum sur la révision de la loi sur les châtiments corporels, baptisée "anti-smacking" (anti-fessée) par ses opposants. Comme le notait le New Zealand Herald dans un article du 25 octobre dernier, cette loi reste un "hot topic", un sujet brûlant qui selon les sondages passionne - et divise - au-delà des seuls réseaux militants et a refait surface au cours de la pré-campagne électorale. Pourtant, après 18 mois d'application de la loi, seuls 8 parents ont été poursuivis, ce qui a fait dire à John Key que cette loi était correctement utilisée. Les leaders du Kiwi Party, qui ont beaucoup joué sur le registre populiste du bon sens citoyen contre les politiciens forcément loin des réalités du terrain espéraient sans doute retrouver une bonne partie des pétitionnaires parmi leurs électeurs. Mais ils n'ont obtenu dans tout le pays que... 11,659 voix. À Tauranga, une ville de l'île du Nord où il a été élu local, Larry Baldock ne dépasse pas 2%. Encore une fois, un constat s'impose: les réseaux chrétiens sont capables de mobiliser des dizaines de milliers de personnes sur une cause particulière illustrant la défense des "valeurs familiales", mais lorsqu'il s'agit d'élections ces questions ne remplacent pas un programme politique  plus élaboré, couvrant tous les aspects de la vie sociale et économique du pays.

     

    Family Party: des chrétiens minoritaires mais très militants

    Enfin, avec seulement 0,33%, le Family Party ne récolte pas plus de suffrages que son prédécesseur - le Destiny Party - lors des précédents scrutins. Cette minorité chrétienne conservatrice, dont le noyau dur est essentiellement constitué par les fidèles de l'église Destiny Church, rencontre davantage de succès sur le terrain religieux - avec son credo de "remise en ordre" des vies personnelles - que sur celui de la politique.

     

    Illustrations (de haut en bas): de gauche à droite, Helen Clark, John Key, Jeanette Fitzsimons et Rodney Hide ; "Tangata o te moana" (Pacific Peoples), affiche d'une exposition du musée national Te Papa (Wellington) ; Sua William Sio ; manifestation anti-smacking.