

A la suite de ma note intitulée "Tahiti: Quand les Catholiques invitent un pasteur pentecôtiste pour parler sexualité", j'ai reçu hier d'Aline Cicero, en commentaire, ce qu'on peut considérer comme un droit de réponse. Je reprends donc cette note. Voyons où sont les erreurs et quels enseignements on peut en tirer (mes commentaires sont en gris, le texte initial est en clair):
La note débutait sur les articles publiés par les journaux locaux: jusque-là, pas de problème, sauf que - comme on verra plus loin - si ces réunions ont bien lieu dans un local catholique, elles ne sont pas pour autant organisées par ou pour l'église catholique.. Il y a quelques jours, le site d'information Tahiti Presse annonçait la visite prochaine à Tahiti du pasteur évangélique Philippe Auzenet, pour un séminaire de formation et une série de conférences publiques à la paroisse catholique "Sacré Coeur" d'Arue (côte ouest). Le thème de ces conférences: "sentimentalité, sexualité où mettre Dieu dans tout ça ?", "dysfonctionnements de l'identité et de la sexualité", "dépendances sexuelles: comment s'en libérer". Les articles publiés par Tahiti Presse et par les deux quotidiens locaux - les Nouvelles de Tahiti et la Dépêche de Tahiti - insistent surtout sur les dangers de la pornographie: "un fléau ravageur" (La Dépêche), un "tsunami sexuel" (Tahiti Presse).
A partir du second paragraphe, les choses se compliquent. Les considérations générales sont justes, mais le cas qui devait les illustrer - la viste du pasteur Auzenet à Tahiti - s'avère en dépit des apparences moins "idéal-typique", moins exemplaire que je ne l'avais cru.
Un pasteur évangélique chez les Catholiques ? Les articles restent très vagues sur l'identité confessionnelle de ce conférencier, laissant supposer que lui-même n'a pas fourni beaucoup d'indications sur ce point à ses interlocuteurs. Il a néanmoins semé des indices, qui valent la peine d'être relevés car ils mènent sur un terrain religieux particulièrement intéressant, au coeur de "l'offensive évangélique" décrite dans mon dernier livre (L'offensive évangélique, Labor & Fides, 2010): les programmes de "counseling chrétien" (ou "relation d'aide", "psychologie chrétienne").
1er indice: Ce n'est pas l'église catholique qui a organisé le déplacement du pasteur Auzenet, mais l'association "Vision de la moisson" dirigée par Edualdo Cicero, en photo dans l'article de la Dépêche. Ancien étudiant des universités évangéliques
nord-américaines, collaborateur de l'organisation Wycliffe (fondée en 1933, ce réseau évangélique travaille à la traduction de la Bible en langues locales), à l'origine (avec son épouse) de la librairie chrétienne "Au vin nouveau" à Arue puis à Papeete (elle a fermé en 2007), initiateur de soirées de musique chrétienne, de séminaires de formation, etc..., E. Cicero est depuis les années 1990 un promoteur infatigable des dernières tendances du pentecôtisme "troisième vague", ce credo évangélique charismatique qui met l'accent sur le combat spirituel et l'expérimentation poussée des "manifestations du Saint-Esprit". Il est aujourd'hui missionnaire de l'église "Christ Lumière des Nations" (CLN), une "église de réveil" basée à Cergy-Pontoise. VRAI et FAUX. On bute ici sur le statut d'E. Cicero: est-il ou non missionnaire? Travaille-t-il pour une institution, un réseau, une église? A. Cicero précise que ni son mari ni elle n'ont jamais été missionnaires de l'église CLN.
Au-delà de leur cas personnel, c'est en fait le mode de fonctionnement des réseaux évangéliques charismatiques qui complique inévitablement la tâche des observateurs. Jusqu'à ce qu'une petite église Christ Lumière des Nations (CLN) n'ouvre récemment à Papeete (sous la direction du pasteur Tua, ancien pasteur de l'Assemblée de Dieu de Faa'a, dans la banlieue de Papeete), le site Internet de CLN mentionnait en effet E. Cicero, sans préciser s'il s'agissait de son contact, correspondant, représentant ou missionnaire à Tahiti. Peut-on "faciliter l'installation d'une église" à Tahiti, comme l'indique A. Cicero, sans à proprement parler "travailler pour" cette église? On voit bien que les catégories qui permettent de décrypter le fonctionnement du pentecôtisme classique deviennent facilement trop rigides lorsque l'on se tourne vers les milieux évangéliques charismatiques.
2ème indice: Le pasteur Auzenet n'est pas à la tête d'une église, mais d'un "ministère itinérant", au travers une association dont il est le président, "Oser en parler", qui dispose d'un
site Internet très détaillé: oserenparler.eu, "le site chrétien qui parle de la sexualité sans tabou" (Ph. Auzenet a par ailleurs un site personnel). Ce type d'entrepreneurs religieux indépendants, fonctionnant en réseaux relayés par Internet, sans affichage confessionnel autre que l'identité générique "chrétienne", s'est particulièrement développé dans les milieux évangéliques charismatiques: le "marché religieux" charismatique, où règnent libre concurrence et multiplication exponentielle de l'offre, se distingue de ce point de vue des formes d'"économie religieuse" plus encadrées, plus institutionalisées, comme celle des Assemblées de Dieu.
3 ème indice: Justement, les Assemblées de Dieu, principale église pentecôtiste de Polynésie française, ne sont pas au programme. Ces églises - qui appartiennent au pentecôtisme classique,
historique - prônent pourtant la mise en ordre des vies personnelles et une morale rigoureuse, notamment dans le domaine de la sexualité. FAUX. A. Cicero précise que le pasteur Auzenet a non seulement animé un culte des Assemblées, mais aussi participé à leur pastorale, qui réunit les pasteurs de cette église.
Pourquoi cette idée, qui semblait confirmée par le programme diffusé dans les médias locaux (où les Assemblées n'apparaissent pas) était-elle crédible, vraisemblable? Pour les raisons que j'indiquais plus bas: il existe bien un écart entre pentecôtisme classique et évangéliques charismatiques, à Tahiti comme ailleurs. En dépit des relations amicales qui relient les uns ou autres, cet écart génère inévitablement, de temps à autre, des malentendus et des tensions, comme le montre l'histoire du pentecôtisme en Polynésie française. Ceux-ci s'expliquent par des conceptions différentes du rôle de l'église, de la notion d'appartenance et de l'équilibre souhaitable entre encadrement institutionnel et liberté individuelle des croyants. Ils portent en particulier sur deux points: l'implantation de nouvelles églises, concurrentes des Assemblées de Dieu, et la circulation de prédicateurs indépendants.
Pour E. Cicero, et dans la conception évangélique charismatique, "Dieu est un Dieu qui aime la diversité et qui ne préconise pas l’unité dans la conformité mais dans la diversité" (entretien de 2002). Autrement dit, la multiplication d'églises pentecôtistes/charismatiques n'est pas source de confusion mais de richesse. Pour la plupart des pasteurs des Assemblées de Dieu, c'est au contraire une source potentielle de confusion, qui complique objectivement l'encadrement des fidèles. C'est pourquoi j'écrivais que ces pasteurs se méfient beaucoup de la "confusion" entretenue, à leurs yeux, par les charismatiques "troisième vague" et leurs expériences tous azimuts: larmes et cris exubérants, nuits de jeûne et prière, danses, transes et évanouissement ou exorcisme... Les membres de ces églises sont souvent moins réticents et circulent en "curieux" d'un lieu à l'autre, à la recherche de la nouveauté.
Le rattachement officiel du "ministère" de Ph. Auzenet à la Fédération des églises du plein évangile de France (FEPEF) confirme cet écart avec le pentecôtisme classique: un réseau d'églises qui jusqu'en 1990 s'appelait "Fédération des églises libres de Pentecôte". Nous sommes bien en terrain "charismatique indépendant".
4ème et dernier indice, pour ceux qui auraient encore un doute: La focalisation du militantisme évangélique conservateur, notamment dans sa version charismatique, sur les questions de sexualité -
considérées comme les symboles de la faillite morale des "sociétés sans Dieu". Ce militantisme s'exprime par le biais d'associations de défense des "valeurs familiales" ou "chrétiennes", qui s'opposent en particulier à l'égalité des droits entre homosexuels et hétérosexuels et au droit à l'avortement. Il se traduit également par le développement des programmes évangéliques de "counseling chrétien" ou "relation d'aide", programmes où l'identité homosexuelle et autres "désordres sexuels" sont retraduits en "mal existentiel" qu'un mélange de psychologie et d'action du Saint-Esprit peut "guérir", en redonnant aux personnes concernées leur "véritable identité"... en Christ. Parmi les programmes les plus connus: ceux de Desert Stream Ministries, fondés par Andrew Comiskey (cité en référence biblio sur le site "Oser en parler") et importés en France sous les noms de Torrents de Vie et Torrents d'Espoir.
Sur ces questions d'éthique sexuelle, un fossé sépare désormais les pasteurs évangéliques de leurs collègues réformés ou luthériens, comme le montrent les sondages pilotés dernièrement en France par S. Fath et J.-P. Willaime. 41% des pasteurs réformés et 42% des luthériens estiment que "les couples homosexuels devraient pouvoir être bénis dans les églises", ils ne sont que 2% chez les évangéliques. Respectivement 77 et 78% des pasteurs réformés et luthériens sont favorables au droit à l'avortement, contre 12% des pasteurs évangéliques (sondage à télécharger ici). Parmi les fidèles évangéliques, l'écart est moins net sur le droit à l'avortement (40% des évangéliques s'y disent favorables) mais il est sans appel concernant l'homosexualité: 85% des évangéliques sont opposés à la bénédiction des couples homosexuels (voir les résultats complets ici).
C'est au dernier paragraphe et surtout dans la phrase de conclusion que se situe la seconde erreur majeure de ma note: l'idée que le pasteur Auzenet aurait été invité par l'église catholique. S'il intervient bien dans une salle paroissiale, c'est que - indique A. Cicero - c'était une des rares salles disponibles à la location.
Il faut donc à nouveau se poser la question: pourquoi cette idée paraissait-elle vraisemblable? D'abord, du fait des convergences que je mentionnais et du discours simplement "chrétien" tenu par les militants du protestantisme évangélique charismatique: Il existe en revanche une évidente convergence entre ces positions évangéliques - et a fortiori celles des militants évangéliques charismatiques - et le discours de l'église catholique. Convergence d'autant plus facile à réaliser que ces militants mettent toujours en avant une identité chrétienne qui est, au premier abord, très inclusive: c'est à la fois une réalité, dans la mesure où les évangéliques charismatiques accordent peu d'importance aux étiquettes et aux appartenances confessionnelles ; et un faux-semblant, parce que leur conception de ce qu'est un "vrai chrétien" implique en fait des éléments - comme la "nouvelle naissance" de la conversion, le "baptême du Saint-Esprit" voire l'engagement militant - qui sont loin d'être partagés par tous les chrétiens.
Mais aussi parce que le pasteur Auzenet intervient par exemple sur Radio Notre Dame, la radio catholique. L'idée qu'un pasteur charismatique soit invité à disserter sur la sexualité par des responsables de l'église catholique était à ce point crédible... qu'elle a bien failli être exacte ! A. Cicero indique en effet que l'université privée catholique (ISEPP) de Tahiti "n'a pas pu honorer son engagement initial de tenir des conférences du Ps Auzenet du fait des dates d'examens de leurs étudiants mais se sont engagés à en faire la publicité".
Il s'en sera donc fallu de peu pour que le titre initial de ma note soit finalement conforme à la réalité, et que les étudiants de l'université catholique (si ce n'étaient pas les paroissiens catholiques, comme je l'écrivais) reçoivent bien la visite d'un pasteur évangélique charismatique...
Ce qui bien sûr n'enlève rien aux erreurs relevées par A. Cicero, que je remercie pour toutes les précisions qu'elle a apportées. Dont acte, comme on dit.
Illustrations: "God-Love-Sex" (Travis Johnson) ; Enseigne de la Mission CLN à Kpalimé - Togo (site de l'église CLN) ; "Jesus online" (couverture de Time Magazine, décembre 1996, sous-titrée "Comment l'Internet façonne notre vision de la foi et de la religion") ; louange charismatique (Kicking the Gourd) ; "No Gays" (examiner.com) ; "Sexualité, qu'en pense Dieu?" (site catholique famillechrétienne.fr).
Avec les élections de jeudi dernier, 25 novembre 2010, les Tongiens ont franchi une nouvelle étape dans le processus de démocratisation ouvert après
10 de ces 17 sièges étaient à pourvoir sur l'île principale de Tongatapu, qui concentre 70% de la population et constitue le bastion électoral du Friendly Islands Democratic Party, le parti pro-démocratie conduit par Akilisi Pohiva (ci-contre).
Selon le roi Tupou V, qui a renoncé à la plupart de ses prérogatives politiques, "tout cela ne serait jamais arrivé s'il n'avait pas reçu "une éducation européenne libérale": ancien élève de l'école militaire royale de Sandhurst (où sont formés les officiers britanniques), le roi est aussi titulaire d'un diplôme d'Oxford. Les leaders du mouvement démocratique et les Tongiens militant pour la démocratie n'avaient pourtant pas eu besoin de passer par les universités britanniques pour se convaincre des bienfaits de la démocratie. L'élévation du niveau d'éducation, la circulation des idées et l'expérience des Tongiens de la diaspora - installés aux Etats-Unis, en Australie ou en Nouvelle-Zélande (qui n'ont pas le droit de vote à Tonga) -,
notamment, ont fortement contribué à renforcer la revendication démocratique. Et l'opposition trop simpliste entre d'un côté la tradition, la culture tongiennes, et de l'autre la démocratie vue comme une idéologie d'importation, ne rend pas compte de l'évolution contemporaine de la société tongienne.
Beaucoup de Tongiens restent attachés à l'institution monarchique, symbole de continuité culturelle et d'indépendance politique. La monarchie tongienne est issue de l'unification d'un ensemble de chefferies, réalisée au cours du 19ème siècle par le roi George Tupou I avec l'appui des missionnaires méthodistes britanniques . Héritiers de cette histoire missionnaires des leaders de l'église méthodiste (officiellement associée au système monarchique), la Free Wesleyan Church of Tonga, avaient pourtant participé à la fin des années 1970 à la fondation du Human Rights & Democracy Movement In Tonga, en particulier le Dr. Sione ‘Amanaki Havea, ancien président de l
a Free Wesleyan Church, ancien directeur du Pacific Theological College et théologien très influent dans le Pacifique. Akilisi Pohiva est lui-même un "lay preacher", prédicateur laïc de cette église qui rassemble aujourd'hui environ un tiers de la population tongienne. Au cours des années 2000 et jusqu'au couronnement du nouveau roi, les dirigeants de la Free Wesleyan Church avaient adopté une position plus conservatrice de défense de la monarchie au nom de l'identité tongienne.
économique est considérable. Sous le règne de Tupou IV, les compagnies aux mains du roi possèdaient le monopole de la production d’électricité et des positions dominantes dans les télécommunications, le transport aérien ou la brasserie « royale ». Et Tupou V est lui-même un homme d'affaires multi-millionnaire.

A noter également dans ce numéro, pour ceux qui s'intéressent au christianisme des Hakkas (j'en parlais sur ce blog