Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Yannick Fer - Page 32

  • Nouvel album : tour de l'île et aperçu de la diversité religieuse à Moorea

    medium_catholiques_haapiti.jpgLors du recensement de 1971 – le dernier prenant en compte les appartenances religieuses – la population de Moorea était à 80% protestante, membre de l’église évangélique de Polynésie française (église protestante ma’ohi depuis 2004). Les catholiques représentaient 13,3% et les autres églises rassemblaient à peine 200 personnes, sur les 5058 habitants que comptait l’île : 120 adventistes, 62 mormons (église de Jésus-Christ des saints des derniers jours) et 13 sanito (église réorganisée de Jésus-Christ des saints des derniers jours). Pas de témoins de Jéhovah recensés, ni de pentecôtistes, un seul « protestant dissident » et 1,5% de « sans religion ».

    Aujourd’hui, Moorea compte près de 15000 habitants (14163 selon le recensement de 2002), presque trois fois plus qu’en 1971. C’est une île touristique, la seconde en termes de fréquentation, derrière Tahiti et devant Bora Bora : 61% des touristes en Polynésie française y passent au moins une nuit, soit environ 120000 visiteurs par an, essentiellement français et nord-américains. C’est aussi une île qui a connu, comme l’ensemble des îles de Polynésie française, une diversification rapide des appartenances religieuses à partir des années 1980. L’album « Moorea, tour de l’île », réalisé avec Gwendoline Malogne-Fer en février 2007, donne un aperçu de cette diversification à travers sa partie la plus visible, la plus immédiatement repérable : les lieux de culte publics qui jalonnent les 60 kilomètres de route entourant l’île.

    - Première constatation, la croissance de certains villages où se concentrent à la fois la population et les lieux de culte, comme à Haapiti, sur la côte sud-est, qui compte 3463 habitants au recensement de 2002 (1153 en 1977) et des églises de cinq confessions différentes, ou dans la vallée de Pao Pao, au nord.

    medium_EPM_papetoai.jpg - On note aussi la prédominance des temples protestants, les plus nombreux, à quoi il faut ajouter les fare ‘amuira’a, lieux de réunions des sous-groupes paroissiaux (‘amuira’a) organisés selon un découpage territorial : on en compte entre deux et quatre par paroisse – il y a cinq paroisses à Moorea. La particularité du protestantisme à Moorea tient à l’influence, plus forte ici qu’ailleurs, du renouveau théologique et culturel diffusé par la commission d’animation théologique de l’EPM. Ces travaux théologiques mettent l’accent sur le retour à la terre et à la culture ma’ohi, qu’une tradition héritée des premiers missionnaires a selon eux refoulées hors du protestantisme, niant ainsi l’identité profonde (iho tumu) des Polynésiens. Ils se sont traduit concrètement par l’introduction de la célébration de la sainte cène avec des éléments locaux comme le taro, le ‘uru (fruit de l’arbre à pain) ou la noix de coco. D’autres innovations sont directement inspirées de cette réflexion théologique et suscitent moins de réserves : l’introduction dans le temple des instruments de musique, de fleurs ou l’allègement des vêtements portés par les pasteurs et des diacres (paréo, chemises aux motifs polynésiens au lieu de la veste occidentale). Les paroisses les plus engagées dans le renouveau théologique et liturgique sont celles de Moorea*. Mais toutes les paroisses ne partagent pas cet engouement, comme celle de Haapiti où à Papetoai, où cette question a conduit en 1999 à une scission. Une partie des paroissiens de Papetoai (Moorea), qui refusaient que la sainte cène soit célébrée avec de l’eau de coco et le fruit de l’arbre à pain, ont en effet quitté l’église et rejoint un mouvement protestant dissident animé par un pasteur de Raiatea démis par l’église en 1995.

    medium_mormons_afareiatu.jpg - Ensuite, à Moorea comme dans beaucoup d’îles, on remarque le nombre et l’aspect récent des temples mormons, plus précisément ceux de l’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Il existe en effet en Polynésie française – où les missions mormones se sont implantées dès 1844, à Tubuai (îles Australes) puis aux Tuamotu – deux églises mormones. La seconde, église réorganisée de Jésus-Christ des saints des derniers jours, appelée couramment « sanito » (« saint ») et qui se présente aujourd’hui sous le nom de « communauté du Christ », se contente de lieux de culte modestes et privilégie les réunions à domicile. Tandis que la première (6,5% de la population polynésienne environ, contre 3,6% pour les sanito) multiplie les constructions et les rénovations de temples. Le 22 novembre 2005, La Dépêche de Tahiti titrait ainsi en une « Un milliard FCFP [8,4 millions d’euros] investi en 2005, Mormons : toujours plus d’églises ».

    medium_temoins_haapiti.jpg - Si les Mormons étaient déjà présents en 1971, deux nouveaux mouvements religieux ont depuis fait leur apparition à Moorea : les témoins de Jéhovah, implantés en Polynésie française depuis la fin des années 1950 et qui ont construit une salle du royaume à Haapiti ; et les pentecôtistes, avec une église des assemblées de Dieu dans la vallée de Paopao. Ces assemblées, apparues officiellement en 1982 à Tahiti, n’ont lancé des campagnes missionnaires à Moorea que sept ans plus tard, en 1989. Entre-temps, des assemblées avaient ouvert aux Iles Sous-le-Vent à Huahine (en 1984) et à Raiatea en 1985. Mais l’organisation de ces campagnes et l’ouverture d’églises dépend moins souvent de la proximité géographique que des réseaux de relations disponibles : en 1989, c’est grâce à l’invitation d’une convertie fréquentant l’assemblée de Tahiti qu’une campagne missionnaire a pu être organisée à Moorea. Les premières conversions ont eu lieu à Maatea, au sud de l’île, où existe encore aujourd’hui une cellule de maison, qui se réunit chaque semaine dans une salle aménagée près de la maison d’un membre de l’église.
    - Aux lieux de culte visibles, il faudrait en effet ajouter, pour mesurer plus précisément la diversité religieuse à Moorea, tous les endroits où se réunissent régulièrement des groupes pentecôtistes locaux, au sein des assemblées de Dieu comme à Maatea ou en dehors d’elles : on en compte au moins deux sur l’île, animés par d’anciens pasteurs des assemblées. Au-delà du pentecôtisme, plusieurs mouvements, peu importants, moins institutionnalisés ou plus discrets échappent eux aussi à l’observateur qui ne repère que les lieux de culte publics. C’est sans doute le cas de la foi bahá’í. À l’occasion d’un détour par Temae, au nord-ouest, on aperçoit aussi un bâtiment annonçant une assemblée du « Nouvel Israël » (Iseraela Api). D’autres groupes, que les sociologues classent dans la catégorie des « nouveaux mouvements religieux (NMR) » ou « mystiques-esotériques », sont aussi présents en Polynésie française et vraisemblablement à Moorea : New Age, néo-hindouïsme, etc... sans oublier des groupes surveillés par les pouvoirs publics car considérés comme « sectaires » (Mandarom, scientologie, raëliens notamment).

    * G. Malogne-Fer, 2006, « L’émergence d’une théologie de la libération au sein de l’église évangélique de Polynésie française », The Pacific Journal of Theology (Fidji) n°35, pp. 84 à 108.

  • Assises Ethno 2007

    medium_banner.pngDeux associations d’anthropologues, l’AFA (association française des anthropologues) et l’APRAS (association pour la recherche en anthropologie sociale) ont pris l’initiative d’organiser en novembre prochain des Assises de l’ethnologie et de l’anthropologie en France. Autour des thèmes qui émergeront de la discussion collective – notamment à travers des séminaires, des rencontres et les débats sur le site Internet participatif des Assises – il s’agira d’un forum de réflexion sur les méthodes et les enjeux de la pratique anthropologique et ethnologique aujourd’hui en France. Avec Annie Benvéniste, nous avons rédigé un texte sur le thème de la «construction sociale de l’altérité», l’une des pistes proposées par le comité d’organisation des Assises. Plutôt qu’une prise de position, il s’agit d’une synthèse de textes préparatoires et de l’amorce d’une discussion ouverte à tous ceux qui s’intéressent à ces questions.

  • Fidji : État chrétien ou démocratie pluraliste ? Les églises chrétiennes face au coup d’État

    medium_Bainimarama.jpgLa république des îles Fidji, ancienne colonie britannique indépendante depuis 1970, a connu le 5 décembre 2006 un nouveau coup d’État mené, après des mois de tension, par le commandant de l’armée contre le gouvernement de Laisania Qarase qu’il avait pourtant contribué à installer, après avoir contrecarrer le coup d’État de 2000. Le commandant Josaia Voreqe Bainimarama a évoqué la corruption comme motif de ce renversement, mais le principal point de discorde porte sur le projet, soutenu depuis 2005 par le gouvernement Qarase, d’une Commission Unité et Réconciliation chargée de dédommager les victimes du coup d’État de 2000 et d’amnistier ses meneurs. Autrement dit (et paradoxalement) Bainimarama se veut le garant de la démocratie et de l’unité du pays contre les tenants d’une suprématie autoritaire des Fidjiens d’origine autochtone.


    Clivages ethniques et religieux
    Les coups d’État perpétrés à Fidji depuis 1987 ont en fait tous à voir avec la coexistence dans ce pays – dans une proportion proche de 50/50 – de Fidjiens d’origine autochtone («ethnic Fijians») à 99% chrétiens et de Fidjiens d’origine indienne («Indo-Fijians»), dont la présence remonte à la fin du 19ème siècle, lorsque les Britanniques sont allés chercher en Inde la main d’œuvre pour les plantations de cannes à sucre. Ceux-ci sont très majoritairement hindous, avec environ 15% de musulmans et quelques chrétiens – des missions protestantes, pentecôtistes (Assemblées de Dieu) ou catholiques ont cherché depuis l’origine et sans grand succès à obtenir des conversions parmi les Indiens. Certaines églises chrétiennes, comme l’église méthodiste, qui rassemble 36% de la population (66% des Ethnic Fijians), défendent une conception de l’identité fidjienne fondée sur la terre (les Indo-Fidjiens n’ont pas le droit d’être propriétaires fonciers), les traditions et le christianisme. En mars 2006, un sénateur de l’opposition affirmait même être en possession d’une lettre adressée par le président de l’église méthodiste à George Speight, leader du coup d’État de 2000, dans laquelle il l’assurait de son soutien au nom de la « voix des indigènes » (Fijilive, 16-3-2006) : ce coup d’État s’opposait en effet à un gouvernement accordant selon lui trop de pouvoir aux Indo-Fidjiens.

    État chrétien et «réconciliation»

    medium_7442-09at.jpg Dans un article publié en mars 2005, intitulé «Roots of Land and Church : the Christian State Debate in Fiji» (International Journal for the Study of the Christian Church), l’anthropologue Jacqueline Ryle rappelle que l’idée de faire de Fidji un État chrétien occupe les débats publics depuis les deux coups d’État militaires de 1987 et celui de 2000. Ces coups d’État, écrit-elle, «ont eu lieu au nom du vanua (la terre et la tradition) pour sauvegarder les intérêts de la population fidjienne contre la puissance économique et intellectuelle (educational) de la population indo-fidjienne». L’association entre vanua, lotu (l’église, c’est-à-dire les églises chrétiennes et plus spécifiquement, la première d’entre elles : l’église méthodiste fidjienne) et matanitu (le gouvernement) est présentée comme fondatrice de l’identité fidjienne, par opposition à la logique démocratique occidentale qui ouvrirait la voie à une domination indo-fidjienne. D’un côté, le système des chefs de villages, avec le Grand conseil des chefs de Fidji qui se voit comme le seul porte-parole légitime des «ethnic Fijians» et de l’autre une société multi-ethnique et multiconfessionnelle : la société fidjienne a du mal à sortir de cette opposition. Beaucoup d’églises pentecôtistes fidjiennes, par exemple, penchent pour une réconciliation nationale appuyée sur un État chrétien qui supposerait en fait… la conversion des Indo-Fidjiens, l’idée étant que seule l’appartenance commune au christianisme pourrait permettre de surmonter les clivages ethniques.

    "La religion, écrit aussi Lynda Newland (dans Globalization and the re-shaping of Christianity in Oceania),  a joué un rôle important dans les trois coups d'État de Fidji. Parce que le méthodisme est la religion dominante à Fidji, en particulier parmi les Fidjiens autochtones, et parce que la plupart des chefs sont méthodistes, l'imagerie chrétienne est un moyen efficace de mobiliser les Fidjiens autochtones. (...) Par exemple, Rabuka (le colonel Rabuka, méthodiste et auteur d'un coup d'État en 1987) se présentait comme le Moïse du peuple élu (...) et a également déclaré qu'il souhaitait convertir les Indo-Fidjiens au christianisme car "nous allons aller sur cette voie ou c'est eux qui nous convertiront et nous deviendrons tous les païens".


    Le défi du pluralisme
    medium_7444-16at.jpg Comme l’a souligné l’historien américain Charles Forman, le pluralisme est un des défis majeurs que devront relever dans les années à venir les sociétés océaniennes. Intégration de populations d’origines diverses (Indiens à Fidji et ailleurs, dans des proportions moindres, communautés chinoises, philippines, ou encore communauté wallisienne en Nouvelle-Calédonie, etc.) ; multiplication des églises, notamment évangéliques ou pentecôtistes et dispersion des appartenances religieuses, y compris au sein des familles ; transformation des modes de vie liés à l’urbanisation ou aux migrations… Comment concilier la diversification de la société avec le militantisme religieux et les discours ethnico-nationaux ? Fidji ressemble de ce point de vue à un cauchemar pour beaucoup de sociétés océaniennes qui espèrent ne jamais en arriver à un tel blocage. Une partie des anthropologues eux-mêmes se trouvent pris au piège dans une fausse alternative binaire : la cause des autochtones fidjiens contre la démocratie «occidentale» - quitte à épouser une lecture ethnique et religieuse des identités (une lecture qui, on le sait, peut conduire au pire) – ou la démocratie même si elle doit amener une suprématie économique et politique des Indo-fidjiens ? Attention, terrain glissant… Fidji n’est d’ailleurs pas le seul pays où l’anthropologie est confrontée à ce type d’enjeux.

    Unanimité des églises contre le coup d’État
    Pour des raisons sans doute différentes – défense de la démocratie, de la suprématie des ethnic Fijians ou de la «réconciliation nationale» -, les églises chrétiennes fidjiennes ont condamné le dernier coup d’État, par des communiqués émanant des différentes associations inter-églises, telles que le Fiji Council of Churches ou l’Assembly of Christian Churches. Le nouveau premier ministre, lui même «lay preacher» (prédicateur laïc), qui a déclaré avoir le sentiment de travailler pour une «autorité divine» en aidant à nettoyer ce qu’il a appelé le «désordre de la corruption», ne les a donc pas convaincues. Le Fiji Council of churches a décrit le coup comme une «manifestation des forces obscures et du diable» (darkness and evil). Une telle rhétorique, qui rappelle le succès croissant dans le Pacifique des thèmes d’origine pentecôtiste du combat spirituel (pour la libération des territoires supposés aux prises avec des esprits tutélaires maléfiques), n’incite pas à l’optimisme.


    (photos des rues de Suva et d’un temple méthodiste : www.photooikoumene.org)